Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Museo delle Culture de Lugano est retombé sur ses pattes après un début difficile

Lancé à Castagnola à la suite d'une donation, il avait été abandonné par la Ville. Il est rené sous une nouvelle forme à la Villa Malpensata à la suite d'une idée mal pensée.

Sergio Brignoni et quelques pièces de sa collection.

Crédits: Museo delle Culture, Lugano 2020.

Je m’en souviens comme si c’était avant-hier. Le 22 septembre 1989, Lugano inaugurait son Musée des cultures extra-européennes. La Villa Elena accueillait la donation de Sergio Brignoni, qui n’était déjà plus un jeune homme. Survivant des surréalistes de la première heure, le sculpteur tessinois fêtait ses 86 ans. Il avait offert à la Ville une partie de sa collection, orientée vers les Mers du Sud. Un ensemble magnifique, constitué à partir des années 1920. Lugano l’avait logé à Castagnola, tout près de la Villa Favorita du baron Thyssen. Construite au début des années 1930 par Helene Bieber (d’où son nom) dans un style résolument classique, la grande maison avait été acquise en 1969 par la Commune de Castagnola. Celle-ci ne savait trop qu’en faire. D’où l’idée d’un musée non pas d’ethnographie (le mot n’était pas encore devenu tabou), mais d’arts premiers. La proximité de la Favorita, qui restait alors un aspirateur à touristes, avait permis d’imaginé une desserte commune par barques à moteur. Tous dans le même bateau!

La Villa Elena, où les choses ont commencé. Photo Museo delle Culture, Lugano 2020.

Les choses n’ont pas été comme prévu. Dès 1992, les Thyssen faisaient voile vers Madrid. Le Canton n’avait pas accepté de financer les travaux d’agrandissement de la pinacothèque privée du milliardaire allemand. Sa cinquième épouse s’était souvenue qu’elle avait été, dans une autre vie, Miss Espagne. Le retour au bercail garantissait son avenir. La Villa Elena se retrouvait bien seule, avec un fonds d’œuvres n’intéressant pas vraiment les autorités locales. Il y a eu des années hésitantes, où les amateurs se demandait si l’institution ne disparaîtrait pas corps et bien. Brignoni, qui mourra à 99 ans en 2002, voulait reprendre pas certaines pièces. Les meilleures, évidemment. La conservatrice de ces temps difficiles, Carla Burani, ne savait plus qu’entreprendre afin de résister à la catastrophe annoncée. Pour la petite histoire, elle occupe depuis 2019 la tête du Kirchner Museum de Davos, aux assises nettement plus stables.

De l'Océanie au Japon

J’avoue avoir perdu à un certain moment le fil. Lugano n’est pas à une portée de fusil d’ici. Au milieu des années 2000, j’ai découvert grâce à une exposition organisée à la Pinacothèque de Paris (qui a, elle, effectivement sombré) que le musée, devenu tout simplement en 2007 celui «des Cultures», se passionnait désormais pour les créations asiatiques. La chose était due à la présence depuis 2005 de Francesco Paolo Campione. Il occupait la place de Carla. Je l’imaginais dirigeant une sorte de lieu fantôme, mais l’homme faisait en réalité son chemin. Dans le perpétuel jeu de chaises musicales qui se joue avec les musées de Lugano, l’homme allait profiter de la construction quelque peu mégalomane du LAC (dont je vous ai parlé il y a quelques jours) pour récupérer la Villa Malpensata, vouée aux expositions d’art moderne. Une maison de la fin du XVIIe siècle, saccagée à l’intérieur au début des années 1970. C’était certes plus petit que la Villa Elena, désormais abandonnée à un destin peu clair, mais nettement plus central.

La Villa Malpensata. Photo Museo delle Culture, Lugano 2020.

La Malpensata n’a pas vraiment été remodelée depuis. C’est avant tout l’entrée qui a changé de place. Elle se situe désormais au premier étage, l’accès se faisant par un jardin en terrasse. Le transfert définitif a donc pu se pratiquer en 2017. On était cette fois passé de Musée des Cultures à MUSEC. Les acronymes dégagent apparemment une idée de modernité. L’accent s’est vu mis sur les présentations temporaires au détriment des collections. L’autre jour, quand j’ai visité «Kakemono», il y en avait ainsi trois, le fonds patrimonial se limitant à une grande salle nommée «Le Trésor», où les pièces présentées sont supposées tourner assez vite. Autant dire que la partie improprement dite "permanente" se retrouve en réalité sacrifiée. Une tendance très contemporaine, qui devrait s’atténuer. On se parle plus, depuis la crise sanitaire actuelle, que de retour aux fondamentaux.

Trop grand et trop petit

En vérité, il y a maldonne, mais nul n’acceptera de l’avouer à Lugano. Se côtoient, presque l’un à côté de l’autre, un LAC gigantesque et presque vide et un MUSEC coincé aux entournures. Seulement voilà! L’art contemporain un peu bling-bling passe pour plus porteur que la création extra-européenne. C’est dommage pour le fonds Brignoni, très étoffé par d’importantes donations et des acquisitions plus récentes. Comme au Rietberg à Zurich, à l’instar du Museum der Kulturen de Bâle (revenu à une conception saine de mise en valeur des œuvres) et à la manière du Musée Barbier-Mueller de Genève, il s’agit bien d'illustrer ici la créativité des autres continents. Pas de créer un forum politique, qui aurait sans doute sa place dans un autre cadre. Ce que se propose de faire le MEG genevois. Nous sommes dans une instance muséale où le centre d’intérêt ne devient pas l’idée, mais demeure l’objet.

L'article sur l'exposition "Kakemono" se trouve une case plus haut dans le déroulé de cette chronique.

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