Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée des beaux-arts du Locle présente la photographie de Stanley Kubrick

Le futur cinéaste a été engagé par la revue "Look" en 1945. Il avait alors 16 ans. C'est là qu'il a fait se gammes, avec des sujets découverts dans les rues de New York.

La boxe comme passion. Elle reviendra dans un documentaire, puis un film de fiction.

Crédits: Succession Stanley Kubrick, Archives Look, Musée des beaux-arts du Locle 2020.

Tiens, je viens de voir une affiche placardée a Genève! Elle s’est vue collée comme bien d’autres dans l’indifférence, mais pour une fois pas à contre-temps. L’exposition des photos de Stanley Kubrick (1928-1999) au Musée des beaux-arts du Locle (qui devait au départ se voir jumelée avec une rétrospective de ses films à la Cinémathèque Suisse de Lausanne) fait en ce moment une réapparition météorique en «présentiel» pour utiliser le plus horrible néologisme de l’année. Rouverte il y a quelques jours, après clôture Covid, elle devrait disparaître du paysage dès le 28 décembre. Le Canton de Neuchâtel a décidé de s’aligner sur les normes fédérales. Bouclement des institutions culturelles au nom d’on ne sait plus trop quoi.

Autoportrait, tiré d'une photo de Stanley Kubrick où il photographie une actrice devant son miroir. Musée des beaux-arts, Le Locle 2020.

C’est grand dommage! D’abord, il s’agit d’une belle exposition, même si elle se base sur des retirages. Il existe en effet très peu de «vintages» tirés par le futur cinéaste à la fin des années 40. Lui-même ne s’attardait guère sur cette préhistoire de sa carrière. A tort. Son histoire apparaît étonnante. Né dans une famille juive d’origine polonaise à New York , Stanley a débuté tôt. Sa première image professionnelle est acceptée par «Look» en 1945. Il a 16 ans. «Look» est avec «Life» le plus prestigieux magazine américain de l’époque. Il le restera jusqu’à sa disparition en 1971. Contrairement à son confrère, il misait avant tout sur le visuel. D’où son nom. C’était pour un adolescent une victoire d’autant plus grande de se voir remarqué qu’une «art director» suggéra de l’engager à plein temps pour un stage. Kubrick devait dire plus tard «par pitié». N’empêche qu’il touchait 50 dollars par semaine. Une somme rondelette à l’époque. C’est dans les années 1960 que le dollar allait connaître son inflation mal contrôlée.

Un vétéran de 19 ans

Pour «Look», le débutant (épaulé techniquement par ses vieux briscards de collègues) devait couvrir l’actualité dans la ville. Tous ses sujets ne se verront pas acceptés, loin de là! Mais Kubrick se faisait la main, tout en imposant une patte. «Look» se conduira bien avec lui. Le journal brossera même son portrait dans un numéro de 1948. «La rédaction lui a proposé New York comme domaine d’études». Il y avait en plus la photo de «ce vétéran de 19 ans». Le fameux portrait le montrant tout mince et sans barbe. Kubrick photographiait alors la journée d’un petit cireur de chaussure élevant des colombes sur le toit d’une maison. Il montrait les amoureux de nuit. Ou les gens regardant en l’air. Il présentait au public Montgomery Clift, alors inconnu, qui devait partir pour Hollywood avec son unique veston. Ce Clift qui se sentira plus tard si mal en star. Il regardait ce qui se passe dans le métro. Ou les laveries automatiques. Sans mise en scène. Sans effets de lumière. Si la photo de Kubrick est axée sur l’humain, elle se situe loin de la «photo humaniste» à la française.

Le cirque forain à Coney Island. Photo Succession Stanley Kubrick, Archives Look, Musée des Beaux-arts, Le Locle 2020.

Y a-t-il quelque chose annonçant dans ces clichés le futur auteur de «Spartacus», de «Barry Lyndon» ou de «Full Metal Jacket»? Oui et non. Ses employeurs ont tôt fait de remarquer sa maniaquerie. Son désir de perfection. Son insatisfaction. Sa lenteur. Au lieu d’utiliser un seul rouleau de pellicule, comme tout le monde, il multipliait les essais. Certains sujets le passionnaient. La boxe, notamment. Elle fera sa réapparition quand il tournera son premier film en amateur, en 1951 (montré au Locle). Ce sera l’un des sujets de «Killer’s Kiss», son second long-métrage de fiction, en 1955. Du noir et blanc, avec sensiblement les mêmes cadrages. Il y aura alors cinq ans que l’homme avait présenté sa démission à «Look». Il lui fallait aller plus loin, même si les contraintes hollywoodiennes se sont parfois révélées lourdes.

Que mettre en valeur?

Je vous ai dit il y a bien quelques lignes «d’abord». Je dirai ensuite maintenant que l’exposition n’offre pas l’unique mérite de présenter de belles images. Il s’agit aussi d’une construction et d’une scénographie. Quelles photos mettre en valeur par un agrandissement? Comment organiser les autres sous forme de séquences? Réponses sur les murs. Trois fois par an, le Musée des beaux-arts du Locle se transforme ainsi. Il s’adapte à un contenu comprenant plusieurs accrochages. Il ne faut pas oublier que le beau bâtiment de la rue Anne-Marie Calame compte 2000 mètres carrés. L’équivalent des salles souterraines du MEG genevois, où il se passe, soit dit entre nous, nettement moins de choses intéressantes pour un budget trente (oui trente!) fois supérieur. Cherchez l’erreur.

Artisan et créateur. Photo Succession Stanley Kubrick, Archives Look, Musée des beaux-arts, Le Locle 2020.

En ce moment, l’institution dirigée par Nathalie Herschdorfer multiplie ainsi les expositions sur plusieurs niveaux. Olivier Mosset rencontre en tableaux Grégoire Müller. Eamonn Doyele et Jeff Mermelstein pratiquent, chacun selon son tempérament, la photographie de rue. Il y a Carmen Perrin dans un coin. Annelies Strba dans un autre. Ruba Abu Nimah dans un troisième. Ce n’est pas éclaté, mais riche. Le musée doit donner une impression d’abondance, du moment qu’il se situe à l’une des périphéries de la Suisse. Il faut pourtant trouver une sorte d’harmonie et de logique. Pas de problème! Nathalie Herschdorfer vous pilote jusqu’à destination. Elle fait partie de ceux ou celles, heureusement assez nombreux et nombreuses, sachant dans notre pays diriger une institution au lieu de simplement en parler aux médias.

P.S. Je vous déjà parlé d'une exposition des photos de Kubrick à Venise. Elle comportait en plus ses travaux publicitaires, notamment pour des voyagistes. Excellents, du reste!

Pratique

«Stanley Kubrick, Photographe», et autres expositions, Musée des beaux-arts, 6, rue Anne-Marie Calame, Le Locle, prolongé jusqu’au 14 mars (initialement 31 janvier). Tél. 032 933 89 50, site www.mbal.ch Ouvert du mercredi au dimanche de 11h à 17h.

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