Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée des beaux-arts du Locle a brillamment réussi son "Hiver 20-21"

Jérôme Zonder domine avec ses dessins et son installation l'actuel chapelet d'expositions. Rappelons que le musée est aujourd'ĥui très menacé.

L'un des grands dessins de Jérôme Zonder au MBAL.

Crédits: Jérôme Zonder, Courtesy Nathalie Obaldia. MBAL, Le Locle 2019.

Bien sûr, c’est loin. Sans doute pas en kilomètres. Mais les distances gardent toujours quelque chose de psychologique. Le Locle nous est plus proche physiquement que Bâle, Zurich ou Lucerne. La petite ville neuchâteloise garde cependant des airs de fin du monde, ou plutôt de «finis terrae». Le train ne va pas plus loin. La France voisine se situe dans un autre monde. La cité horlogère se trouve en outre dans un trou, ou plutôt un pli jurassien. Une forme d’enterrement comme une autre.

Il y a quelques années, la localité, sans cesse menacée de descendre en dessous de la barre des 10 000 habitants, a remis de manière exemplaire son musée à neuf. Un beau bâtiment, et même plusieurs, d’où la présence de deux escaliers. Des restes de décor Art Nouveau. Des espaces généreux, avec les hauteurs de plafond qu’impose l’art contemporain. Lada Umstätter, qui dirigeait alors le Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds (1), avait surveillé le chantier en voisine. Puis il y a eu la nomination d’un directeur, ou plutôt d’une directrice. Pour une fois, les édiles ne se sont pas trompé en élisant Nathalie Herschdorfer, que l’on aurait imaginé dans une ville plus importante. On la connaissait pour son goût de la photographie. Elle l’a étendu au papier en général: dessin, gravure, livre.

Réussir un ensemble

Les choses fonctionnent donc parfaitement. L’ensemble des propositions pour l’hiver 19-20 le prouve une fois de plus. Il ne s’agit pas à chaque fois de réussir une expositions ou deux seulement. L’ensemble doit séduire. Le musée propose en effet à son public un parcours sans réelle solution de continuité. Il passe ainsi d’un accrochage au suivant, et ceci de manière presque insensible. Il y a bien sûr des endroits plus importants que les autres. Mais il ne faut ni temps mort, ni incompatibilités. Nathalie et son équipe doivent offrir un tout, avec ce que cela suppose de cohérence (au singulier) et de correspondances (au pluriel).

Jérôme Zonder. Photo tirée du journal "La Croix".

Pour cette édition, la vedette va à Jérôme Zonder. Le nom se révèle connu. A 45 ans, le Français a derrière lui un joli parcours. Né à Paris, il a été formé par l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts (ENSBA), dont il est sorti en 2001. J’ignore comment se sont déroulées les études de celui qui apparaît tout de même comme un dissident par rapport au modernisme agressif du lieu. Beaucoup de figuratifs sur lesquels se sont ensuite rués les galeristes (Guillaume Bresson, Fabien Mérelle…) se sont ouvertement plaints d’avoir été discriminés. Reste que Jérôme a été accueilli depuis plusieurs années aussi bien par feue La Maison Rouge d’Antoine de Galbert que par le Museum Tinguely de Bâle. Il a été pris en charge par Nathalie Obaldia, qui est une dame à poigne. La dernière fois que je l’avais vu avant Le Locle, c’est au Musée des beaux-arts de Rouen en 2018. Un lieu qui fait référence en province, ou plutôt en régions.

Murs couverts d'écriture

Jérôme a bien sûr amené ses grands dessins, qui puisent leur miel tant dans l’histoire de l’art que dans la BD, ou tout simplement l’actualité. Mais l’artiste ne s’est pas contenté de cet apport. Installé deux semaines en résidence, il a couvert les murs,le sol et le plafond de ses salles de textes écrits en capitales,comme dans un état de panique. Pour autant qu’il parvienne à les lire, après en avoir détaché les mots, le visiteur reçoit en plein visage des histoire terrifiantes, dont la pire reste peut-être celle du crapaud mis à mort par d’affreux enfants (elle est de Victor Hugo). Claustrophile et halluciné, l’ensemble devient un moment fort, comme peu de musées en offrent alors même qu’ils prétendent le contraire.

Au rez-de-chaussée, de la violence encore, mais aussi du calme. Zoé Aubry, 26 ans, a travaillé sur les féminicides, mot phare de l’année 2019. Elle propose une enquête journalistique, au ton volontairement neutre. L’artiste, qui a passé de l’ECAL à la HEAD, a reçu pour cela le Prix de la relève inventé cette année par le MBAL du Locle. A moins de voir dans les créateurs actuels des penseurs, des observateurs de la société et autre, son travail reste quasi documentaire. Zoé n’apporte rien. Elle constate. Elle enregistre. Elle transmet. Le contraire de ce que fait Alexandre Joly avec sa barque trouvée, qu’il a rempli d’une eau noire frémissant sous les ondes sonores. Vous connaissez l’embarcation. Elle tenait cet été au Musée Rath genevois la vedette de l’exposition «Silences».

La capsule de Sylvie Fleury

Ces trois prestations se voient complétée par les mannequins agités de «A Normal Working Day», que j’imaginerais volontiers comme décor de vitrine dans un grand magasin. Il y a aussi l’ensemble, tourné autour du corps, d’Alix Marie. Il s’intitule «Sucer la nuit». Le tout sans oublier la capsule spatiale féministe de Sylvie Fleury. Un dépôt d’une collection privée genevoise, où le curieux peut entendre le son d’une Série B américaine des années 1950: «Queen of Outer Space». J’avoue que j’aurais préféré les images. La souveraine extra-terrestre n’est autre que Zsa Zsa Gabor…

Je vais tout de même terminer sur une considération plus générale. Avec cet ensemble,conçu et réalisé par une équipe de moins de dix personnes (avec un seul temps complet!), Le Locle a fait mieux que le Musée d’art et d’histoire de Genève et ses 180 personnes (230 selon d’autres sources). Avouez qu’il y a de quoi se poser des questions. L’ennui,c’est que le MBAL (notre photo DR) est aujourd’hui en péril. La Ville économise. La Ville retire des subsides, alors que ceux-ci ne sont pas gras. Quarante fois moins que pour le MAH de la part de Genève. L’avenir reste du coup très incertain. Le pire n’est jamais sûr, mais tout de même. Avouez que le monde des musées suisses offre pour le moins des paradoxes.

(1) Lada Umstätter se trouve aujourd’hui au Musée d’art et d’histoire de Genève.

Pratique

«Hiver 19-20»,Musée des beaux-arts du Locle, 6, rue Anne-Marie Calame, Le Locle, jusqu’au 26 janvier 2020. Tél. 032 933 89 50, site www.mbal.ch Ouvert du mercredi au dimanche de 11h à 17h.

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