Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée des beaux-arts de Rouen étudie les coïncidences entre arts plastiques et cinéma

Le sujet est immense et les salles d'expositions nécessairement limitées. Le parcours va ainsi à toute vitesse des frères Lumière impressionnistes à un Godard pop.

Les titres de films juxtaposés par Henri Foucault.

Crédits: Henri Foucault

Il aura fallu du temps pour que la photo devienne le 8e art et la bande dessinée le 9e. Il se trouve toujours de vieux schnocks, dont je fais parfois partie, pour fermer la porte aux nouveaux-venus. Lors de sa naissance officielle en 1895, l'invention des frères Lumière (et de Thomas Edison aux Etats-Unis) a ainsi passé pour un éphémère plaisir populaire. «Un divertissement d'hilotes» (1), dira même l'écrivain Georges Duhamel, non sans quelque pédanterie. Bref. Rien de quoi bouleverser l'ordre établi par les intellectuels. Les plus progressistes d'entre eux iront juste s'encanailler en regardant les «cinéromans» de Louis Feuillade ou les premiers courts-métrages de Chaplin vers 1914. Il faudra attendre les années 1920 pour que naisse l'idée de voir sur les écrans (encore muets) la réunion de plusieurs arts au sein d'un seul. Le parlant leur ajoutera non seulement le texte déclamé, mais la musique enregistrée. Pourquoi la musique, au fait? La chose ne s'imposait pas. Il s'agissait là d'une décision délibérée. D'un choix proprement artistique.

Le Musée des beaux-arts de Rouen consacre aujourd'hui (après Madrid et Barcelone) une grande exposition sur les rapports entre le film et les autres formes créatives. «Arts et cinéma, les liaisons heureuses» part du tout début, en 1895. L'accrochage se révèle alors plus proche des opérateurs des frères Lumière que de Georges Méliès. Les bandes de quelques mètres tournées en plein air rejoignent le travail que les impressionnistes pratiquaient depuis trois décennies. Surtout quand elles ont ensuite été coloriées image après image au pochoir. Nous sommes ainsi sur la plage en 1904. Comme chez Raoul Dufy. Au bord de la mer, dont les vagues balaient un rocher en 1899. Comme chez Alfred Sisley ou Armand Guillaumin. Il y a d'autres coïncidences avec Camille Pissarro ou le moins connu Luigi Loir. Il est ainsi permis de respirer l'air du temps.

De Chaplin à Man Ray

Le parcours, qui avait en fait commencé par ce que l'on appelle le «pré-cinéma», continue avec Chaplin. L'homme incarne une forme de modernité vers 1920. Il s'agit d'un héros, à la fois réaliste et surréaliste, qui fascine Fernand Léger et bien d'autres. Une exposition entière sur Charlot et les arts se tient du reste en ce moment au Musée des beaux-arts de Nantes. Mais tout va vite à Rouen. Nous voilà déjà au milieu des expérimentations. Man Ray fait des films. Duchamp fait des films. Hans Richter fait des films. Ce sont souvent des bricolages désargentés. Marcel L'Herbier, qui se prend lui très au sérieux, entend pourtant proposer en 1924 une synthèse de toutes les avant-gardes dans «L'inhumaine». Un coûteux long-métrage aujourd'hui presque inregardable, dont Rouen propose un extrait en copie teintée et l'affiche, signée Djo-Bourgeois.

"Aélita" de Protazanov (1924), qui flirte avec le suprématisme. Les costumes sont du reste d'Alexandra Exter. Photo DR.

L'Europe entière a suivi ou précédé la France. Il y a eu les futuristes italiens, les expressionnistes allemands ou les constructivistes soviétiques. Tous ont produit des tentatives audacieuses. Mais ils n'ont pas forcément rencontré le succès de Robert Wiene et de son équipe de peintres pour «Le cabinet du Dr Caligari» de 1919, qui donnait une vision angoissée jusqu'à folie de l'Allemagne d'après la défaite. Rouen est ici parvenu à réunir nombre de documents précieux, venus notamment de la Cinémathèque française. Dominique Païni, son directeur, a d'ailleurs participé à l'élaboration de la manifestation avec Joanne Snrech et Sylvain Amic, l'homme des musées de Rouen. Il leur a fallu trouver de la place pour tout le monde. Une niche pour «Le chien andalou». Un quai pour «Le cuirassier Potemkine». Une petite fenêtre pour «L'aurore».

Hitchcock et Dali

Mais voilà que le parlant arrive, alors qu'il ne reste plus beaucoup de place dans les salles. Dali, encore lui, collabore avec Hitchcock pour «La maison du Dr Edwardes» d'Hitchcock en 1945. Une séquence de rêve, ce qui atténue les audaces. Puis c'est l'ère pop. Mimmo Rotella joue avec les affiches de Marilyn. Godard va bientôt montrer le bout de son nez. «A bout de souffle» fête ses 60 ans en 2019, alors que Jean-Paul Belmondo est devenu un vieux monsieur. Nous sommes presque au bout du parcours. Bien des cases ont été sautées. Le sujet se révélait énorme pour l'espace qui lui était dévolu. D'où un petit sentiment d'insatisfaction. Il aurait fallu deux Pompidou Metz au moins pour arriver au bout du programme. Il n'y a du coup pas eu de place pour des chemins de traverses. Nous sommes restés dans une histoire très officielle du cinéma, avec ses grands noms et ses «classiques». Les relations entre les différentes discipline seront restées évidentes. Eisenstein (qui vient de faire l'objet d'une exposition à Metz), Murnau, Godard ou Buñuel, c'est tout de même le panthéon généralement admis.

Dali, la séquence du rêve pour "La maison du Dr Edwardes". Photo Succession Salvator Dali.

Il eut sans doute été plus novateur de traiter le sujet en partant de titres moins convenus. Guy Cogeval l'avait fait en 2001 lors de son exposition novatrice sur Hitchcock, dont une étape avait été organisée à Beaubourg. Derrière le cinéma longtemps dit «commercial» se cachent en effet nombre de recherches formelles. Nous sommes après tout chez des gens d'images. Hollywood a ainsi su créer un univers, totalement artificiel, qui a fini par devenir réel pour le spectateur à force de répétitions. En studio, chaque élément est voulu. Voilà qui tient à la fois de la peinture, de la sculpture, de l'opéra et de l'architecture. Mais il faut dire qu'en parler reviendrait à empoigner un sujet titanesque.

Tous les titres

Il y en a à ce propos un élément de décor à Rouen qui m'a fasciné. Ce sont les rideaux où Henri Foucault a accumulé des centaines de cartons, tirés des génériques, avec le nom de films plus ou moins célèbres. Je suis mis à rêver. A me souvenir aussi. Ça j'ai vu. Ça je n'ai pas vu. L’œuvre s'intitule «Donne-moi tes yeux». Ironie, c'est le titre d'un drame de Sacha Guitry tourné en 1943 où un homme devient lentement aveugle...

(1) Les hilotes étaient dans l'Antiquité les esclaves des Spartiates.

Pratique

«Arts et cinéma, les liaisons heureuses», Musée des beaux-arts, esplanade Marcel-Duchamp, Rouen, jusqu’en 10 février 2020. Tél. 00332 35 71 28 40, site www.mbarouen.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h.






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