Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée des beaux-arts de Lyon se concentre sur le "Drapé". C'est somptueux!

L'exposition réunit avant tout des dessins et des sculptures. Tout tourne autour de l'étoffe, et de la manière dont elle souligne le corps. Il y a aux murs Michel-Ange, Dürer, Picasso, Léger ou Ingres.

Une étude de Girodet pour "Le Déluge".

Crédits: Musée des beaux-arts, Lyon 2019.

Ça ne fait pas un pli. En tout cas pas un seul. Cela en fait au contraire beaucoup. Une infinité même, parfois. Les tissus peuvent retomber lourdement sur le sol, après avoir revêtu un noble personnage. Ils semblent se casser, comme sur les Vierges gothiques. Il leur arrive de souligner une nudité, avec une étoffe mouillée collée au corps (1). Les plissés des statues et des tableaux suggèrent souvent à l'opposé une étoffe si légère et si fine qu'elle s'envole à la moindre brise. Ils deviennent ainsi en art le vent lui-même. Le souffle de la création.

C'est au «Drapé» que le Musée des beaux-arts de Lyon consacre aujourd'hui une exposition. Le gros effort 2019 d'une institution finalement assez paresseuse. Les salles temporaires se retrouvent donc occupées jusqu'en mars prochain par de la sculpture et surtout des dessins. Peu de peintures, finalement, à part des œuvres de François-André Vincent, de Pietro Ricchi, de Giorgio de Chirico ou une énorme toile inachevée de François-Xavier Fabre. Il faut dire que le commissariat est assuré par Sylvie Ramond, la maîtresse de maison, et surtout par Eric Pagliano. Un expert en manière de feuilles graphiques. Un œil à part cela, même si j'éprouve parfois de la peine à comprendre ce que l'homme veut dire, à force de langage tarabiscoté. Eric serait parfait s'il n'écrivait pas en Pagliano.

Une volonté de sérieux

Luxueuse, l'exposition n'offre rien de bien novateur. Le sujet est dans l'air depuis des décennies. Je rappellerai juste que la première exposition sous la Pyramide du Louvre, en 1989, était consacrée aux draperies. Il y avait en tête celles de Léonard de Vinci (déjà!). Avec des moyens modestes mais beaucoup d'idées, le Réattu d'Arles a mélangé il y a quelques années autour du même thème des œuvres néo-classiques, des photos reçues au moment des «Rencontres» et les toiles (autrement dit les patrons) du couturier Christian Lacroix. C'était très réussi. Il y avait là beaucoup de fantaisie.

"La prédication de saint Jean-Baptiste" inachevée de Fabre. Photo Musée Réattu, Arles 2019.

«Drapé» constitue en revanche une présentation sérieuse, divisée en chapitres dûment argumentés. Il y a les «pratiques d'atelier», «le jet de la draperie», son «anatomie», les «corps orientaux» ou «du drapé au pli». Certains artistes ont droit à leur séquence monographique. C'est le cas de Gustave Moreau avec sa «Salomé» (très déshabillée à l'arrivée). Celui de Pablo Picasso et de ses «Trois femmes à la fontaine». Celui encore d'Ingres travaillant son «Apothéose d'Homère». Rodin a aussi droit à un chapitre. Comme beaucoup de ses pairs, le sculpteur part du nu pour finir au vêtu. Normal. Un drapé n'existe pas en lui-même. Un morceau de tissu reste par définition informe. C'est le corps qui lui donne une chair (2). Une existence. Une fonction dévolue aujourd'hui à l'arrière-train par rapport au jean. Mais là, c'est moi qui parle. Je vous rappelle que nous sommes face à un accrochage digne. La preuve. Les commissaires nous font passer de «la survivance» à «la survenance»...

Aucun vêtement réel

Le propos tenu se veut en effet analytique. «En quoi la forme drapée fait-elle encore sens de nos jours?» Cette grave question méritait une réponse grave. «Ces draperies enveloppent avant tout des corps abandonnés et suppliants,martyrisés, endeuillés, endormis et endoloris.» D'où la présence, dans la salle introductive, de deux immenses photos de Mathieu Pernot montrant «Les migrants». Le Musée des beaux-arts s'achète ainsi une bonne conscience, ou du moins une conscience. Avec tout de même le problème que de telles œuvres, vendues fort cher par un galeriste, pose à la morale. A-t-on ainsi le droit de se faire de l'argent sur le dos de la misère humaine?

Une draperie de Dürer pour un tableau perdu depuis le XVIIIe siècle. Musée des beaux-arts, Lyon 2019.

Elle ne s'en révèle pas moins réussie, cette première salle! La pièce montrée en ouverture est un marbre tantôt jugé du Ve siècle avant Jésus-Christ, tantôt comme une réplique romaine. Il s'agit de la «Suppliante Barberini»,prêtée par le Louvre. Il y a non loin de là un pleurant médiéval, détaché d'un tombeau, deux photos de Cartier-Bresson ou un stupéfiant dessin de David pour son «Brutus» de 1789. Vous le sentez bien. Le sujet est ratissé large. Mais sans jamais dépasser les frontières universitaires. Aucune robe, par exemple, alors que le Musée des Tissus lyonnais ressuscité propose en ce moment un hommage à Yves Saint Laurent. Ce n'eut pas été déroger que de créer ici un lien ou ce qu'on nomme en langage moderne une passerelle.

Vertus académiques

Cela dit, l'ensemble se révèle d'une qualité telle, soulignée par la qualité de la mise en place des œuvres par le décorateur Martin Michel, que le visiteur sensible arrête vite de lire les textes pour dilater sa rétine. Les commissaires ont inclus au menu aussi bien Michel-Ange (un superbe dessin peu connu du British Museum) qu'Albert Dürer, George Grosz, Edgar Degas, Fernand Léger ou Ernest Pignon-Ernest. Ils ont ainsi su inclure le meilleur du drapé, souvent dû à des peintres académiques longtemps décriés. Si Girodet est aussi bien présent par une étude extraordinaire que par son très vertueux «Hippocrate refusant les présents des ambassadeurs d'Artaxerxès», il y a au cimaises de l'Abel de Pujol, de l'Alexandre Hesse ou de l'Auguste Barthélémy Glaize. Leur apport tient parfaitement à côté des plus grands noms.

La "Suppliante Barberini" du Louvre. Photo RMN.

Il fallait introduire l'actualité, à une époque où le cursus des élèves n'a plus rien d'académique. Les commissaires ont opté pour la danse, sous forme de vidéo (3). Certaines reprennent des créations historiques de Martha Graham ou de Loie Fuller. D'autres forment des nouveautés, parfois exotiques. Le drapé, c'est bien le mouvement, même si les artistes d'antan ont figé ce dernier. Et ce dans une position flatteuse. Donc artificielle. Essayez de faire la même chose avec vos draps de lits. Ce sera lamentable. Quand il pratiquait la photo de mode (absente bien sûr de l'exposition), Georges Hoyningen-Huene couchait ses mannequins sur le sol, ses assistants arrangeant les plis un à un.

Le pli. Une exception pourtant dans la conception classique de l'élégance. Pour ma grand mère, comme pour celles de bien des gens, le juste demeurait précisément «ce qui ne faisait pas un pli.» Ce dernier restait un symbole du désordre, voire de la négligence. On n'en était plus aux drapés romain, et l'Inde des saris restait encore bien loin!

(1) Pensez aux saris mouillés des films de Bollywod qui respectent la censure indienne tout en la contournant!
(2) Certains dessins présentés montrent côte à côte la même figure, nue puis vêtue.
(3) Il y a aussi plusieurs vidéos des années 1960 montrant Christo emballant ses œuvres.

N.B. Beaucoup d’œuvres viennent de fort loin, alors qu'il doit exister l'équivalent dans les collections françaises. Mais Sylvie Ramond aime les achats chers et les provenances prestigieuses (ici les Offices, l'Albertina, le Metropolitan Museum). Un désir sans doute de jouer dans la cour des grands.

Pratique

«Drapé», Musée des beaux-arts, 20, place des Terreaux, Lyon, jusqu'au 8 mars 2020. Tél. 00334 72 10 1740, site www.mba-lyon.fer Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h, vendredi dès 10h30.

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