Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée des beaux-arts de Lyon rend hommage aux "Flandrin artistes et frères"

Auguste, Hippolyte et Paul ont beaucoup produit dans la première moitié du XIXe siècle. Manquent ici les grands décors sacrés, par définition intransportables.

L'image iconique d'Hippolyte Flandrin.

Crédits: RMN, Paris 2021.

Il existe ce qui s’appelle des «devoirs de fonction». Le Musée des beaux de Lyon, que dirige toujours Sylvie Ramond, s’y attelle valeureusement. Si importante aux XVIe et au XVIIe siècle, la cité a donné de quoi faire aux commissaires et chercheurs. Sur le plan de la peinture, je me souviens ainsi d’un Jacques Stella (1596-1657) ou de l’hommage au mystérieux Louis Cretey (vers 1635-après 1702). L’institution a également organisé, avec moins de bonheur, une grosse chose sur la Renaissance. Il était temps de passer une fois au XIXe siècle, le grand moment de la peinture locale. Un art alors axé sur la création sacrée. Après une Renaissance plutôt gaillarde, la ville trempait alors non seulement dans le Rhône et la Saône mais l’eau bénite.

Un paysage recomposé de Paul Flandrin. Photo Musée des beaux-arts, Lyon 2021.

Il y avait longtemps qu’on parlait d’une rétrospective dédiée aux frères Flandrin. Elle a fini par s’organiser, et même s’inaugurer, alors que le public n’y croyait plus guère. C’était le 19 mai dernier, jour de la réouverture des musées en France après six mois d’une fermeture fortement décriée sur le plan sanitaire. Il y a moins de risques de s’infecter dans un bâtiment à moitié vide que dans un supermarché bien achalandé. Je ne reviendrai pas sur le sujet, qui a fait couler beaucoup d’encre érudite. Cela dit, il faut en principe prendre son billet ici à l’avance. Je dis bien, comme souvent, «en principe». La caisse du musée, séparée de l’accès aux salles temporaires, vous vend un billet en un tour de main, alors qu’il faut s’échiner sur l’ordinateur pour «activer son profil».

Paysages idéaux

Qui sont les Flandrin? Un trio composé d’Auguste, d’Hippolyte et de Paul. Auguste (1804-1842) est l’aîné, qui a dû produire ses premières toiles à Lyon pour gagner de quoi payer les études de ses cadets. Il a aussi beaucoup lithographié. Hippolyte (1809-1864) reste le grand homme de la famille, en dépit se son décès lui aussi prématuré. Paul (1811-1902) a ainsi survécu à Auguste l’équivalent de trois générations. Ce paysagiste a ainsi pu opérer sa traversée du siècle. Il devait du coup apparaître suranné au moment où l’école de Barbizon, puis l’impressionnisme avaient triomphé, imposant les chevalets en plein air. Nous restons en effet avec lui face à une nature fortement idéalisée, pour l’essentiel imaginée dans l’atelier. Les Flandrin n’en apparaissent pas moins comme une entité, avec ce que la chose suppose au départ de travail à quatre, voire six mains.

Le "Portrait d'Alexis Champagne", un chanteur, par Auguste Flandrin. Photo Musée des beaux-arts, Lyon 2021.

Montée par Elena Marchetti (une Vénitienne!) et le «dix-neuviémiste» lyonnais Stéphane Paccoud, l’exposition commence avec des portraits et autoportraits. Les Flandrin se regardent et manifestent leur fraternité. Il y a aussi là, comme plus tard par la suite, quelques feuilles de Jean-Dominique Ingres, qui deviendra le grand modèle d’Hippolyte. La différence de qualité saute un peu trop aux yeux. Il y a chez le Montalbanais une acuité et une vie, en dépit de la stylisation, qui font défaut à ses disciples. La parcours devient ensuite plus ou moins chronologique. Aux années de formation (Lyon, Paris et Rome) succède «la séduction des corps». Masculins surtout. Hippolyte va ainsi donner deux icônes souvent détournées depuis dans un sens «gay». «Polytès, fils de Priam» montre un bel adolescent, nu comme la main, se tenant une jambe juché sur un piédestal. Le «Jeune homme au bord de la mer», tout aussi peu vêtu, se tient assis la tête entre les genoux. La pose alors nouvelle a beaucoup servi jusqu’aux photos de Robert Mapplethorpe (1).

Dans les églises de Paris

La grande affaire d’Hippolyte, alors qu’Auguste s’effaçait rapidement et que Paul multipliait les paysages idylliques, demeure cependant le portrait et l’art sacré. Le premier se voit admirablement représenté à Lyon, avec aussi bien l’épouse du peintre que les membres de la bonne société locale. C’est de l’Ingres en plus sage et plus convenu, sans rien de l’étrangeté que mettra à cette activité Amaury-Duval, autre épigone du maître. Le second souffre en revanche de son caractère monumental. Le Musée des beaux-arts a beau détenir «près de deux-cent œuvres» du trio, il ne peut posséder que des esquisses pour les grands décors parisiens de Saint-Séverin, de Saint Vincent-de-Paul et surtout de Saint-Germain-des-Prés. Magnifiquement restauré grâce au mécénat privé entre 2016 et 2020, le dernier de trois se voit évoqué grâce à des projections. C’est un peu tourner autour du sujet principal. D’où une inévitable déception.

Le "Portrait de Madame Flandrin" par son mari Hippolyte, Photo Musée des beaux-arts, Lyon 2021.

Comment l’exposition fonctionne-t-elle autrement? Ma foi assez bien, même si elle finit par générer un léger ennui haut de gamme. Typique du premier XIXe siècle, en dépit de la longévité de Paul, l’œuvre des Flandrin participe d’un académisme sage. Rien des extravagances qui vont se multiplier dans ce domine à partir des années 1880, culminant avec un inspiré comme Georges-Antoine Rochegrosse. Le dossier tournant autour de l’énorme «Jésus-Christ et les petits enfants» de 1836-1838, venu de Lisieux, a du coup quelque chose de plombé. Les toiles aérées de Paul amènent heureusement un bol d’air frais. L’exposition comporte par ailleurs beaucoup de dessins, au tracé de pierre noire très pâle. Là aussi le visiteur doit un peu s’accrocher, même s’il s’agit de beaux ouvrages préparant en général des décors importants.

Réhabilitation

Moralité, mieux vaut compléter la rétrospective par une tournée des églises parisiennes. Comme je vous l’ai plusieurs fois dit, Saint-Germain-de-Prés constitue une réussite totale au niveau de sa résurrection. Saint-Séverin et Saint-Vincent-de-Paul restent eux dans un état alarmant. Il n’y a pas que la crasse, obscurcissant les peintures. Le support, voire l’église elle-même devraient subir des travaux de choc. Notons qu’il a tout de même une prise de conscience. Dans les années 1950, on parlait d’effacer les fresques de Saint-Germain-des-Prés afin de restituer à l’ancienne abbaye ses murs nus des époques romane ou gothique. L’art sacré du XIXe siècle passait alors pour le comble de l’horreur ou de la ringardise… Cela dit, le monde de la culture s'est peu ému l'an dernier quand une gigantesque toile d'Hippolyte à brûlé lors de l'incendie criminel de la cathédrale de Nantes.

(1) La section finale, la moins bonne, illustre la postérité des Flandrin.

Pratique

«Les Flandrin, Artistes et frères», Musée des beaux-arts, 20,place des Terreaux, Lyon, jusqu’au 5 septembre. Tél. 00334 72 10 17 40, site www.mba-lyon.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h, le vendredi dès 10h30.

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