Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée des beaux-arts de Lyon fête l'empereur Claude, "au destin singulier"

Le futur maître de Rome est né à Lyon en 10 av. J.-C. Sa réputation restait très entachée. Un mou et un faible. L'actuelle exposition montre l'érudit, le bâtisseur et le créateur du port d'Ostie.

Venu du Louvre, un haut-relief provenant d'un monument remontant à l'époque de Claude.

Crédits: RMN, Musée du Louvre 2018

On aurait imaginé l'exposition dans le musée que la ville a creusé, il y a une quarantaine d'années, à la manière d'un garage souterrain dans la colline de Fourvière. Erreur! Rebaptisée Lugdunum depuis 2017, en hommage au nom antique de la cité, l'institution n'abrite pas «Claude, Un empereur au destin singulier». Cette présentation se trouve au Musée des beaux-arts de Lyon. Ce dernier doit bien remplir ses espaces temporaires. Or sa politique en la matière se révèle un peu maigre. Il faut dire que l'intérêt local va aujourd'hui au Musée d'art contemporain (le MAC) et surtout à celui des Confluences. Un ruineux gadget à prétentions culturelles.

Claude ne se trouve finalement pas si mal sur les deux étages qu'offrent les Beaux-arts. Geneviève Galliano, qui fait partie de son équipe, a conçu pour lui un parcours plus historique qu'artistique. Elle est parvenue à obtenir des prêts importants du Louvre, qui a apposé son logo. La chose a aidé la manifestation à se voir «reconnue d'intérêt national» par le Ministère de la culture. Elle ira en plus à Rome. L'Ara Pacis Augustae, à côté du Mausolée d'Auguste, l'accueillera d'avril à octobre 2019. Une glorieuse reprise dans un vilain bâtiment. L'architecte Richard Meier a refait il y a quelques années un nouvel édifice à la place de celui qui datait du temps de Mussolini. Ce fut un tel tollé que le maire avait promis de le détruire... ce qui ne fut jamais fait.

Bègue et boiteux

Mais revenons à Claude, qui se retrouve ici chez lui. Le futur empereur naît à Lugdunum, qui reste alors une ville neuve, en 10 av. J.-C. Un 1er août. C'est le fils de Drusus l'ancien, qui guerroie toujours au loin, et d'Antonia la Jeune. Nous sommes dans la famille impériale, aux ramifications déjà compliquées. L'arbre généalogique tient de la broussaille. Il a deux frères aînés, dont un sur lequel repose de grands espoirs. Il s'agit de Germanicus, dont la mort inspirera bien plus tard un merveilleux tableau à Nicolas Poussin. Le petit Claude fait lui plutôt honte aux siens. Il est bègue et il boite.

L'adolescent, puis l'homme se font discrets au temps de Tibère et de Caligula. Ce dernier a passé par Lyon en 39-40, le temps d'assassiner un roi africain, mais Claude était alors depuis longtemps déjà à Rome. Quand c'est au tour de Caligula de se faire égorger, son neveu devient un empereur-surprise, dont nul n'attend rien. Les historiens, dont bien sûr Suétone dans sa «Vie des douze Césars», corroborent cette nullité. Claude aurait été le jouet des siens, et notamment de ses deux dernières épouses Messaline et Agrippine. Après lui avoir fait adopter le jeune Néron, qu'elle avait eu d'un premier mariage, au détriment de Britannicus, cette dernière se serait du reste débarrassée du gêneur en 54. Un plat de champignons! Notez que la dame aurait fait là un mauvais calcul puisque le petit Néron, devenu grand, la fera poignarder plus tard.

Trois lettres de plus dans l'alphabet

L'historiographie officielle n'est pas tendre pour le Lyonnais. L'actuelle exposition se veut une réhabilitation, comme souvent avec ce genre d’entreprise. Claude était sans doute bègue. Mais pas idiot. Sa retraite forcée lui a permis d'engranger une culture considérable, créant le profil de l’empereur lettré ou philosophe qui va jusqu'à Julian l'Apostat au IVe siècle, en passant par Hadrien ou Marc-Aurèle. Il a même ajouté trois lettres à l'alphabet afin de mieux restituer certains sons rares. Sur le plan urbanistique, c'est le créateur du port d'Ostie, destiné à ravitailler Rome, et le créateur de nombreux aqueducs. Si Claude n'était pas un foudre de guerre, il savait la faire mener aux autres. Il a ainsi annexé La Maurétanie (actuels Algérie et Maroc), la Nordique (du côté de l'Autriche), la Thrace et surtout la Bretagne, autrement dit le Sud de l'Angleterre. Ces conquêtes lui ont permis symboliquement de faire passer le Pomerium (limite sacrée de Rome) de 328 à 665 hectares.

Claude a beaucoup construit. Il n'en reste pas grand chose, les monuments ayant été soit détruits, soient démontés pour des remplois. La chose permet tout de même d'aligner quelques sculptures et des calques des années 1940, faits à partir des bas-reliefs incrustés dans la façade arrière de la Villa Médicis. Il n'y a en revanche dans l'exposition qu'une reconstitution filmée en 3D pour restituer l'immense temple bâti à sa mémoire, terminé bien après une mort suivie d'une déification. Lyon propose néanmoins nombre de bustes et de statues, dont celle flatteuse du Louvre montrant le pauvre Claude avec un corps d'athlète. Quelques camées spectaculaires aussi, dont l’énorme avec un portrait de face, venu de Vienne. Plus bien sûr les fameuses «Tables Claudiennes», découvertes à Lyon en 1528. Elle reproduisent un discours impérial dans lequel Claude demandait aux sénateurs d'accepter des Gaulois parmi leurs membres.

Postérité cinématographique

Si l'exposition relève de la remise à l'honneur, la commissaire se montre prudente. Tout se voit toujours remis en doute. Une innocente stèle portraiturant un affranchi, promu aux plus hautes foncions (Claude aimait à s'appuyer sur d'anciens esclaves à sa dévotion), comportant l'âge du défunt se voir ainsi anxieusement interrogée. Vraiment 90 ans? N'y a-t-il pas exagération? D'où cette impression un peu gênante qu'en histoire comme partout il n'existe aujourd'hui plus de repères fiables.

Un certain nombre d'extraits de films reflètent la légende. Autrement dit le mythe.  Il y a sur un écran du muet italien, avec entre autres Rina de Liguoro (j'ai un petit faible pour elle) en Messaline. Un autre moniteur passe en boucle des extraits du pénible «Caligula» de Tinto Brass (1979). Un troisième compile une série TV des années 70 tirée d'«I Claudius», le roman de Robert Graves. Ce dernier avait déjà inspiré à Josef von Sternberg une somptueuse production anglaise, restée inachevée en 1937. Charles Laughton y incarnait Claude. Deux ans après, il deviendra Quasimodo à Hollywood. Un demi monstre. On voit que l'actuel empereur aujourd'hui célébré à Lyon revient de loin!

Pratique

«Claude, Un empereur au destin singulier», Musée des beaux-arts, 20, place des Terreaux, Lyon, jusqu'au 4 mars. Tél. 00334 72 10 17 40, site www.mba-lyon.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h, le vendredi dès 10h30.

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