Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée des beaux-arts de Lausanne a reçu ses clefs le 5 avril. Je vous raconte

Après trente et un mois de travaux, sans dépassements de budget, l'édifice des architectes espagnols Barozzi/Veiga est terminé. Il y a des portes ouvertes ce samedi et ce dimanche.

Le visuel de l'organisation. des performances dans un lieu encore vide.

Crédits: Musée cantonal des beaux-arts, Lausanne 2019.

Autant vous le dire tout de suite. Cela m'a fait un gros petit quelque chose. En octobre 2016, par un crachin automnal, nous étions réunis autour d'un trou, à côté de la gare de Lausanne. Il s'agissait de poser au fond la première pierre du nouveau Musée cantonal des beaux-arts (ou MCB-a). Le 5 avril 2019, les mêmes participants, ou presque, se retrouvaient pour son inauguration. Oh, ce n'est pas tout à fait la première exposition! «Atlas, Cartographie du don» ouvrira début octobre. «N'empêche que nous sommes arrivés au bout du chantier dans les temps et sans dépassements de budget», me souffle à l'entrée Tatiana Franck, qui surveille du coin de l’œil la progression du nouvel Elysée, en train de pousser juste à côté. De quoi laisser admiratif le Genevois que je suis. Chez nous, il faudra bien bientôt deux ans pour repeindre un escalier!

La remise des clefs, à laquelle nous allons assister, s'est faite sur invitation. Quatre cents cinquante personnes au maximum. Après avoir gravi un grand escalier semblant presque modeste auprès de celui conçu par les architectes Christ & Gantenbein pour l'agrandissement du Kunstmuseum de Bâle, nous tenons pourtant à l'aise dans une des immenses salles du nouveau bâtiment vaudois. «Ici, tout se révèle modulable. Il n'y a pas de murs porteurs», m'explique Bernard Fibicher, le maître de maison. Des espaces plus intimes semblent donc envisageables. Pour l'instant, le lieu donne une impression de Tate Modern regardant non plus la Tamise, mais le Léman. Les cloisons sont bien sûr blanches. Mais sans ce côté poudre à lessive que l'on trouve à la Fondation Beyeler. Nous restons dans l'ivoire. Le travail des duettistes espagnols Barozzi/Veiga donne dans le subtil. On avait déjà eu un avant-goût avec le nouveau Bündner Kunstmuseum de Coire, à la forme plus travaillée. Ici, il leur a fallu travailler à partir d'une ingrate parcelle, arrachée aux CFF. Et donc rester dans le carton à chaussure amélioré pour ce qui est de l'extérieur. Cela dit, je tire mon chapeau. Arriver comme l'a réussi Lausanne, à arracher un os aux Chemins de fer fédéraux tient de la prouesse.

Visiteurs genevois

En attendant les discours, qui seront minutés, je balaie la salle du regard. Au premier rang, dans le rôle de la donatrice en chef, je vois Alice Pauli. Les officiels passés et présents sont là, de Nicole Minder à Anne-Catherine Lyon. Un certain nombre de directeurs d'institution ont fait le déplacement, à commencer par Nathalie Chaix entrée en fonctions à Vevey le 1er avril. Ouf! Il y a tout de même des Genevois, venus recevoir cette réussite comme une gifle. Sami Kanaan a parcouru les soixante kilomètres, ce qui fera enfin un voyage bon marché pour un élu du bout du lac. Il y a même dans un coin Jean-Yves Marin, directeur du Musée d'Art et d'Histoire. Il détale comme un lapin à mon approche. Pour moi qui comptais le serrer dans mes bras en disant «tout est pardonné», comme à «Charlie-Hebdo», c'est raté. Dans l'ensemble, les gens semblent enchantés du résultat. «La seule chose qui me fait un peu peur», me confie cependant un participant, «c'est la collections.» Un ensemble numériquement modeste. Que sont 10 000 pièces par rapport aux 650 000 de Genève? A quoi je pourrais répondre que la National Gallery de Londres doit à peine totaliser 5000 numéros.

Bernard Fibicher devant la façade, du côté de l'entrée. Photo 24 Heures.

Mais le temps des paroles arrive. Un écran relaie les images, en agrandissant les visages. Quatre minutes chrono pour chacun. Nicole Minder ouvre les feux en tant que Madame culture cantonale. «Un moment attendu depuis longtemps.» Il sera en effet beaucoup question du rebond vaudois après l'échec en votation populaire du projet Bellerive (un mauvais projet, à mon faussement humble avis) en 2008. Beaucoup de volontés constructives se sont manifestées ensuite. Ces gens sont ici aujourd'hui. «C'est votre moment.» Suit Pascal Broulis. Le conseiller est remonté encore plus loin dans le temps puisqu'il a parlé du déménagement à Rumine en 1906 et des premières plaintes face à un musée trop étroit en 1915. Le conseiller d'Etat salue «l'effort collectif». Il se laisse ensuite aller à des considérations personnelles valant bien celles de quelqu'un d'autre. «C'est un bel édifice qui me donne l'impression d'être ailleurs.» Cela dit, le réalisme opère vite son retour. «Il confortera la position culturelle de la ville sur le plan local, mais aussi national et peut-être même international.» Pascal termine avec la parabole des briques. «Il en a fallu 800 000 pour recouvrir les façades une par une. Nous venons de fêter la naissance du 800 000e Vaudois, qui se prénomme Mélodie. On peut estimer que dans cette propriété collective, chacun en possède une.»

Un lieu d'échanges

D'autres interventions suivent, dont celle qui rapproche de manière peu heureuse le MCB-a au phare d'Alexandrie. Un phare de la culture, évidemment. Moins durable sans doute. Je rappelle que la Merveille du monde a tenu bon millénaire et demi sans trop de travaux d'entretien. Bernard Fibicher, qui vient en dernier, va rappeler l'essentiel entre deux remerciements dont ceux, bienvenus, aux 600 ouvriers ayant travaillé sur le chantier. «Il faut que le musée devienne à tous les sens un lieu d'échanges. Echanges entre les artistes et le public. Le public et les œuvres. Ces dernières avec les artistes.» Le MCB-a deviendra aussi un lieu de vie. Nous verrons plus tard le restaurant. Et quand je demande à Fabrizzio Barozzi à quoi servent dans les escaliers les hautes marches à côté des autres, il me répond que se serait à s'asseoir, «sur des coussins bien entendu!» Il est rare qu'on pense à nos petits pieds (et à notre séant) dans les temples de la culture...

Il ne demeure plus ensuite qu'à bavarder entre gens de connaissance. Puis vient la performance anticipant celles de ce week-end. Les visites de l’intérieur vide se verront ainsi ponctuées et agrémentées. Cela dit, pour nous au moins, c'est court. Mio Charerteau tire une soixantaine de bombes en une minute. Elles libèrent des pluies de gros confettis argentés. Spectaculaire certes. Je pense néanmoins à celles qu'on allumait naguère en famille, après les avoir achetées dans un magasin de farces et attrapes. On restait pourtant moins «arty» en ces temps-là!

Pratique

Les visites se déroulent donc ce week-end sans réservations, sauf pour des parcours guidés. «L'esprit des lieux» se découvre le samedi 6 de 10h à 22h et le dimanche 7 de 10h à 20h. Parmi les artistes invités figurent le Collectif Ajar, l'Ensemble Batida, Jérôme Bel, Yan Duyvendak, Ariane Epars, Pierre Huygue, Christophe Jaquet, Nicole Seiler et naturellement Mio Chareteau.

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