Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée des beaux-arts de Lausanne a accroché "La collection". Une réussite

Les oeuvres se déploient sur deux demi étages. Le premier, sur des fonds bleus, est réservé à l'art jusqu'en 1950. Le second, tout blanc, propose les contemporains.

Un visiteur devant "Le taureau des alpages" d'Eugène Burnand (1884).

Crédits: Jean-Christophe Bott, Keystone

Si toute vie s’est aujourd’hui retirée du Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne(MCB-a), transformé comme bien d’institutions en châteaux de la Belle au Bois dormant, elle y a semblé intense ces derniers mois. La réouverture en octobre, avec «Atlas, Cartographie du don». La première grande exposition en février dans le nouveau bâtiment. C’était «A fleur de peau» sur Vienne 1900, que la direction essaie aujourd’hui de prolonger après le déconfinement (1). Le 13 mars, qui tombait signe de malchance un vendredi, l’institution ouvrait enfin au public son nouvel accrochage permanent et une présentation dans l’Espace Projet. Un seul jour de visibilité, avant extinction des feux.

La présentation des collections, pour commencer. Elle n’occupe pas un étage complet, comme la chose eut pu s’imaginer, mais deux demi niveaux situés l’un au-dessus de l’autre. Contrairement au Mamco genevois, où l’on descend depuis le quatrième pour arriver au premier, on monte ici afin d’accéder au contemporain. Tout commence donc avec les pièces historiques, l’histoire allant jusqu’en 1950. Sur des murs colorés dans toutes les nuances du bleu (un bleu parfois vert, à d’autres moment un peu gris) sont disposés des tableaux et quelques dessins. Il y en a aussi parfois sur des cimaises. Celles-ci tentent de mettre un peu d’intimité dans des salles gigantesques, un peu comme les paravents devaient le faire à Versailles. Quelques sculptures, dont un spectaculaire Giacometti fourni par un privé, introduisent la troisième dimension. Et cela même si un Giacometti reste par définition plutôt maigre.

Un accrochage généreux

Conçu par Catherine Lepdor et Camille Lévêque-Claudet, l’accrochage se révèle généreux. Il n’a pas une œuvre par paroi, comme chez les Beyeler. Ce n’est pas le touche-touche non plus, qui revient en force dans les musées aujourd’hui à l’avant-garde. Un juste retour du balancier. Non. Il s’agit d’une chose équilibrée et réfléchie. La pause d’un an entre le musée de la Riponne et celui de Plateforme10 n’a pas été inutile. Les deux conservateurs ont compris que chaque salle avait besoin de deux ou trois très grandes toiles pour ne pas aboutir à une varicelle de tableautins placés les uns à côté des autres (ou les uns au dessus des autres). Il se trouve heureusement dans les réserves de grandes tartines. Elles vont d’une scène baroque agitée du Napolitain Luca Giordano (2) à une composition religieuse kilométrique d’Eugène Burnand. De telles pièces vous calent une salle. Elles permettent du coup des mosaïques de petites choses ailleurs. Catherine et Camille (excusez-moi la familiarité) ont ainsi choisi de montrer cette fois quelques Vallotton de poche. J’ai noté à ce propos que toutes les œuvres du même artiste ne se retrouvaient pas fatalement côte à côte, comme dans une photo de famille. Certaines peuvent intervenir ailleurs, en rappel.

"Concert au jardin" de la Genevoise Alice Bailly, 1920. Photo MCB-a, Lausanne 2020.

Comme tout musée, le MCB-a possède bien sûr ses icônes. Les œuvres que le public vient voir et revoir. L’accrochage actuel, qui devrait se maintenir en place deux ou trois ans (deux me semble à titre personnel un maximum) avec les modifications d’usage, se devait cependant d’innover. Il ne lui fallait surtout pas ressembler à celui d’«Atlas, Cartographie du don». L’institution doit prouver qu’elle possède un véritable fonds, même si ce dernier reste étonnamment restreint pour une ville de cette taille. Le numéro 10 000 n’a été inscrit au registre qu’il y a quelques années, tous médias confondus (tableau, gravures, dessins, vidéos…). On reste à des années lumière des 650 000 pièces du Musée d’art et d’histoire genevois (où tout demeure loin d’avoir été inventorié).

Un choix qui laisse place à d'autres

Que montrer? Il fallait une place pour des achats récents, comme le merveilleux Pio Nomellini divisionniste rond ou un étonnant portrait de femme du Genevois Charles Giron (3). Il était important de proposer d’autres Jean Dubuffet faisant partie du don Mireille et James Lévy. Et puis il y avait les figures libres, comme dans le patinage artistique. Le duo de commissaires a ainsi pratiqué des choix, ce qui supposait des éliminations. Mais ils prouvaient aussi que Lausanne pourra dignement proposer à l’avenir d’autres accrochages tout aussi heureux sans pratiquer beaucoup d’emprunts (il y en a ici très peu). Et cela même s’il ne pourra jamais offrir de traversée de l’art européen depuis le XIVe siècle comme la conservatrice Lada Umstätter a pu le faire récemment au MAH genevois.

"L'eau mystérieuse" d'Ernest Biéler. Une icône du musée. Photo MCB-a, Lausanne 2020.

Et l’étage contemporain? Là, un changement de décor pour commencer. Nous sommes cette fois dans un «white cube», le genre blanc comme neige commençant à me fatiguer sérieusement. Mais c’est devenu une convention. La sélection se voit maintenant faite par Nicole Schweizer et Laurence Schmidlin, qui sont des dames plutôt sérieuses. Tout part des années 1950, ce qui peut sembler précoce. Le contemporain démarre ordinairement vers 1965. Il y a donc ce que l’on pourrait appeler des «classiques contemporains» comme il existe des «classiques modernes». Le Kokoschka de la fin. Un Veira da Silva acheté dès 1952. Du De Kooning et du Kounellis provenant de la donation promise par Suzanne Dubois. Du Marcel Broodthaers et du Daniel Spoerri.

Coloration suisse

A cette partie historique peut succéder le temps présent. Avec une coloration suisse qui n’est pas faite pour me déplaire. Un musée doit refléter son environnement culturel. Il lui faut aussi une originalité. Une personnalité. C’est un être vivant. Si Albert Oehlen se retrouve là, c’est ainsi parce qu’il a été acquis en 2004 et que le MCB-a lui a ensuite dédié une rétrospective. Autrement, j’ai vu de l’Olivier Mosset, du Miriam Cahn, du Jean-Luc Manz, du Francis Baudevin, du Valérie Favre ou du Franz Gertsch. Kader Attia et le Morgien Julian Charrière viennent rappeler des expositions récentes à la Riponne. Les deux commissaires ont aussi ressorti (ce qui prend de la place, mais il y en a), les 291 boîtes d’archives du Chilien Alfredo Jar. Notez que le Charrière ne donne pas non plus dans la miniature. Il s’agit de 259 noix de coco enrobées (ou lestées) de plomb. La provenance des îles Marshall a quelque chose d’atomique.

Vous êtes arrivé en fin de parcours. Il ne reste plus, pour ce qui est de la création actuelle, qu’à découvrir à l’Espace Projet l’installation de Taus Makhacheva. Je vous sers de guide dans l’article suivant immédiatement celui-ci.

(1) Des tractations sont en cours. Je tire cette information du «Temps».
(2) Le musée en possède un autre, de mêmes dimensions. Je viens de vous parler de Luca Giordano à propos de sa grande exposition au Petit Palais parisien.
(3) J’aurais aussi pu citer le vaste «Abend» symboliste du Bâlois Hans Sandreuter. Une emplette de 2016.

P.S. Pour les vétérans dont je suis, l'accrochage actuel reflète aussi les directions successives. Il y a eu René Berger, Erika Billeter, Jörg Zutter et Yves Aupetitallot avant Bernard Fibicher.

Pratique

Le musée reste bien entendu fermé pour les raisons que vous devinez. Mais l’accrochage devrait rester visible jusqu’en 2022 au moins.

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