Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds rend hommage à Camille Graeser

Né à Carouge, grandi à Stuttgart, ayant fait carrière à Zurich, l'homme reste un des piliers de "l'art concret". Ses tableaux abstraits ne vont pas au-delà de leur apparence.

L'oeuvre de Graeser faisant la couverture du catalogue.

Crédits: Succession Camille Graeser, Musée des beaux-arts, La Chaux-de-Fonds 2020.

Il est né à Carouge en 1892. Si vous l’ignorez, ne vous sentez pas trop coupable. Camille Graeser a tôt quitté la cité sarde, aux portes de Genève, pour grandir à Stuttgart. Sa mère était rentrée au pays veuve, avec cet enfant de six ans et une fille du premier mariage de son mari, son autre beau-fils (plus âgé) préférant émigrer aux Etats-Unis. Les familles recomposées ne datent pas d’aujourd’hui. Le jeune Camille se voit donc élevé dans l’Allemagne impériale, celle de Guillaume II, où il passe toute la première partie de son existence. Devenu ensemblier durant la République de Weimar, sans connaître pour autant une réussite éblouissante, il n'est tenté par un retour en Suisse qu’au moment du nazisme en 1933. Emigration un peu précipitée, mais ô combien facilitée par un passeport suisse.

Une prédilection pour le carré. Photo Succession Camille Graeser, Musée des beaux-arts, La Chaux-de-Fonds 2020.

Ce préambule biographique ne semble pas inutile. Il explique comment l’homme, qui fait aujourd’hui après Zurich l’objet d’une importante rétrospective au Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds, a découvert sa voie sur le tard. Bien sûr, l’architecte d’intérieur pratiquait déjà la peinture à Stuttgart. Un foyer artistique important, sous l’impulsion d’un créateur comme Oskar Schlemmer. Il produisait alors des toiles dans la mouvance expressionniste. Rien de bien marquant. L’arrivée à Zurich, alors qu’il a déjà atteint la quarantaine, lui fait découvrir l’abstraction pure et dure. Le débutant arrive au cœur d’une mouvance réunissant des gens comme Max Bill (formé au Bauhaus), Verena Loewensberg ou Richard Paul Lohse. Ces gens forment alors le groupe Allianz, dont Graeser se retrouve du coup l’aîné avec Leo Leuppi, le futur affichiste du Cirque Knie. Un peu à la manière dont, une décennie plus tard, Mark Tobey deviendra aux Etats-Unis le patriarche des expressionnistes abstraits. Un courant à l’exact opposé des vertus défendues par Allianz.

Plat et coloré

A quoi ressemblent donc les toiles produites sous l’égide l’Allianz? A une suite d’aplats colorés. Sans ombres. Sans dégradés. Les formes se font généralement géométriques, avec une évidente préférence pour le carré. La main du peintre ne doit pas se sentir. C’est lisse et propre, à la manière d’un produit industriel. L’équivalent pictural du siège en tubulaire. Les membres de cette confrérie aiment à parler d’«art concret». La chose peut paraître absurde, puisque ces peintures ne représentent jamais rien. Il faut voir les choses avec davantage de recul. Si ces réalisations apparaissent effectivement concrètes, c’est parce qu’elles ne proposent rien au-delà de leur apparence physique. Il n’y a là aucun effet de perspective. Aucune illusion d’optique. Aucun faux-semblant. Le spectateur ne doit pas déployer son imagination afin d’interpréter en trois dimensions ce qui lui est montré. Il n’a qu’à suivre les rythmes, les couleurs et les surfaces.

L'affiche de l'exposition. Photo Succession Camille Graeser, Musée des beaux-arts, La Chaux-de-Fonds 2020.

S’agit-il là encore de beaux-arts? Faut-il au contraire réduire ces jeux à une forme de décoration? La question s’est longtemps vue débattue. On connaît les réticences face à l’informel de Pablo Picasso, puis la condamnation dans appel de Francis Bacon devant cet art sans transcendance. Camille Graeser devait lui rester fidèle jusqu’à sa mort, en 1980. Mais avec tout de même une certaine fantaisie. Il y a avec lui beaucoup de variantes. Peu de répétitions. Rien de la sécheresse presque désespérante d’un Max Bill se résumant, passé les années 1940, à des carrés assez proche d’un carrelage de salle de bains. Graeser n'a pas non plus la rectitude aride de Richard Paul Lohse, qui est sauf un rigolo. Il se montrerait plus proche d’un Fritz Glarner, presque ostracisé à Zurich pour avoir eu l’audace de réintroduire la diagonale. Une sorte de diagonale du fou, comme aux échecs.

Estimé, mais peu collectionné

Hautement considéré dans certains milieux, participant (ou du moins postulant) à des commandes publiques, Graeser a joui d’un grand respect de son vivant. Dire qu’il a beaucoup vendu serait cependant beaucoup s’avancer. Le goût des collectionneurs modernes de son temps allait plutôt, sur les bords de la Limmat, à l’abstraction plus sensuelle avec ses empâtements de matière de la seconde Ecole de Paris. Alfred Manessier, Jean Bazaine, Elena Veira da Silva, Nicolas de Staël, Georges Mathieu, Maurice Estève... A sa mort octogénaire, il restait donc beaucoup d’œuvres entreposées dans son atelier. Sa veuve Emmy Rauch a créé une fondation en 1981. Une de plus en Suisse, où il s’en compte tant! C’est elle qui, aujourd’hui dirigée par Margrit Huber-Bühler, a fourni l’essentiel de ce qui s’est vu présenté au Haus Konstruktiv avant de venir à La Chaux-de-Fonds, puis d’aller à Budapest et à Mouans Sartoux (c’est dans les Alpes-Maritimes). Impossible de faire sans la Stiftung! On reconnaît là le problème posé par des fonds trop importants. Ils tendent à monopoliser l’œuvre aux dépends de sa diffusion.

Une courbe presque hérétique pour les concrets. Photo Succession Camille Graeser, Musée des beaux-arts, La Chaux-de-Fonds 2020.

Proposée au rez-de-chaussée du Musée des beaux arts par son directeur David Lemaire, l’exposition chaux-de-fonnière forme une réussite dans sa rigueur sans abus. Graeser lui-même se voit admirablement représenté, y compris par des meubles reflétant son activité de décorateur. Mais il se retrouve toujours confronté aux autres membres, célèbres ou inconnus, d’Allianz. «Camille Graeser, devenir un artiste concret» tient du coup d’un portrait de groupe avec dames, la plus connue d’entre elles restant Verena Loewensberg. Cet effet de masse illustre bien la notion de courant, la Suisse alémanique connaissant dans les mêmes années 1940 à 1970 une tentation surréaliste, puis les retombées du pop-art. Il eut été possible de montrer en regard certains Français, comme Jean Gorin ou César Doméla (Néerlandais de naissance). Mais c’eut été sans doute trop. N’empêche que les «concrets» zurichois se sont situés dans un mouvement résolument international. Sobre, la mise en scène vise à l’efficacité. Bref, c’est une réussite.

Camille Graeser à sa table de travail. Photo DR.

Pratique

«Camille Graeser, Devenir un artiste concret», Musée des beaux-arts, La Chaux-de-Fonds, jusqu’au 17 janvier. Tél. 032 967 60 77, site www.chaux-de-fonds.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. Un énorme livre d'accompagnement a paru en français sous la direction de Vera Hausdorff, Roman Kurzmeyer et David Lemaire aux éditions Wienand, 468 pages. En principe (je dis bien en principe) les musées neuchâtelois restent accessibles jusqu’au 28 décembre. 

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