Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée des beaux-arts de Dijon a rouvert dans sa totalité: 50 salles bien remplies!

Le projet remonte à 2001. La première partie avait vu la fin de ses travaux en 2013. La rénovation a coûté 60 millions d'euros. C'est bien moins cher en France!

La cour du musée, avec son toit doré.

Crédits: Musée des beaux-arts, Dijon 2019.

Acte II. Je vous rassure tout de suite. Il n'y en aura pas de troisième. Nous ne sommes pas dans la tragédie classique, où il en faut par principe cinq, mais au Musée des beaux-arts de Dijon. Celui-ci vient d'achever sa «Métamorphose». Un projet de longue haleine. Tout a commencé par une grande idée en 2001. Il fallait renouveler l'institution, ouverte en 1799, dont les salles avaient peu évolué depuis la dernière guerre. Il y avait juste eu, en plusieurs étapes, la donation de Pierre et Kathleen Granville dans les années 1970 et 1980. Avant tout de la peinture moderne, mais aussi un Georges de La Tour. Un étage s'était alors vu renouvelé dans un style qui est vite apparu très daté. Ce remodelage signé Louis Miquel était condamné à disparaître (1).

Icône du musée, "L'adoration des bergers" du Maître de Flémalle. Photo Musée des beaux-arts, Dijon 2019.

Pharaonique, le chantier prévu semblait bon marché vu de Suisse (et encore davantage de Genève, où tout coûte plus cher qu'ailleurs!). Tout devait se voir revu avec 60 millions d'euros. L'Etat mettait dans la cagnotte 16,6 millions. La Région 8,4. Dijon Métropole (même si la cité reste un bassin de population modeste) 9,3. Le reste incombait à la Ville, dirigée de 2001 à 2018 par le socialiste François Rebsamen. Elle a ainsi cassé sa tire-lire. Les travaux étaient compliqués par le fait que nous sommes dans l'ancien Palais des ducs de Bourgogne médiéval, très revu au XVIIIe siècle et même après. Imaginez que la Sainte Chapelle, chef-d'oeuvre gothique où avait été créé l'ordre de la Toison d'Or, a été abattue en 1802... Un homme des Monuments historiques, Eric Palot, allait donc pédaler en tandem avec l'architecte Yves Lion. Notez que ce dernier s'est tout de même éclaté. Lors de l'Acte I, en 2013, les visiteurs ont découvert un toit doré dans la cour. J'en étais resté pantois. Je vous l'avais d'ailleurs dit à l'époque.

Nouveau directeur

C'est assez logiquement le Moyen Age et la Renaissance qui ont fait l'objet de cette première tranche. Le public visitait un bâtiment sur toute sa hauteur avec, en vedettes, les tombeaux des ducs, sommet de la sculpture française du XVe. Tout apparaissait un peu serré. L'équipe directoriale avait désiré montrer un maximum de choses, le reste de l'institution restant visitable, certes, mais dans un état de vétusté inquiétant. Puis les choses se sont tassées. Rien à l'horizon. Il a fallu des années avant que la partie demeurant à rénover se voit vidée, puis refaite. Le musée a entre-temps changé de tête, David Liot entrant en fonction en 2015 (1). La réouverture totale s'est effectuée cette année le 17 mai, avec une campagne de publicité nationale. Les amateurs ont désormais à leur disposition 50 salles (la moitié exactement des Offices de Florence qui en comptent 100 en deux étages). Autant dire que c'est grand, d'autant plus que le plan reste incompréhensible. Les étages ne raccordent entre eux qu'avec une galerie des années 1600 au premier. Il a bien sûr fallu respecter l'architecture du bâtiment, d'où quelques errances et sans doute quelques espaces oubliés ça et là lors d'une visite même attentive. J'ai éprouvé bien du mal à parvenir aux XVIe et XVIIe siècles après avoir parcouru le reste des collections.

Une des salles de peinture italienne. Photo Musée des beaux-arts, Dijon 2019.

Il faut dire qu'il y a beaucoup à voir. Mille cinq cents oeuvres font désormais partie du parcours. Selon une tendance qui refait surface après s'être vue abandonnée, Dijon pratique le mélange des genres. La céramique, la sculpture ou le mobilier copinent souvent avec des tableaux. Il faut savoir arbitrer ce type de rencontres, toujours délicates. Ce n'est ici pas toujours le cas. D'une manière générale, la scénographie reste d'ailleurs assez pauvre. C'est ennuyeux, surtout pour les chefs-d'oeuvre. Le Musée des beaux-arts ne réussit pas à mettre en évidence ses «highlights», comme on dit chez Christie's ou chez Sotheby's. Il en possède pourtant de réels. Outre les tombeaux, provisoirement accompagnés de grandes peinture de Yan Pei Ming (j'y reviendrai), il y a un sublime «Adoration des bergers» du Maître de Flémalle, l'«Adam et Eve» de Guido Reni, «Le Cantique des Cantiques» de Gustave Moreau ou le plus vaste Veira da Silva connu. J'en passe bien sûr, et des meilleurs. Je rappelle tout de même que grâce au legs de Marie-Henriette Dard en 1916, Dijon détient un fabuleux ensemble de primitifs suisses, dont deux Konrad Witz réalisés pour Bâle et le «retable de Pierre Rup» ayant orné avant la Réforme une église genevoise.

Peinture moderne souvent médiocre

L'amateur doit donc scruter tous les murs, et ils sont nombreux, pour être sûr de ne rien manquer d'essentiel. L'art ancien, redéployé depuis la version de 2013, se tient encore à peu près. Les XIXe et XXe siècles se voient en revanche assez mal traités. Il y a trop de pièces mineures. Elles gâtent l'impression globale. Je me permets de le regretter. Un petit effort de mise en scène et d'éclairage aurait sans doute ou rattraper les choses même si certaines pièces présentées me semblent (je dis bien «me semblent») impossibles à sauver. Trop faibles.

Yan Pei Ming devant trois des portraits de sa mère. Photo Philippe Desmazes, AFP.

Le rez-de-chaussée, qui donne sur une cour servant de restaurant en été, abrite enfin les salles d'expositions temporaires. Elles sont en ce moment réservées à Yan Pei Ming, qui est presque devenu au fil des décennies un enfant du pays. L'artiste chinois est arrivé à 20 ans pour étudier en France en 1980. Il est resté à Dijon depuis, ce qui n'a pas empêché ce peintre figuratif de faire dans le monde la carrière que l'on sait. Il a conçu pour le musée plusieurs séries, réalisées comme toujours chez lui en noir et blanc. Il y a les derniers portraits de sa mère, réalisés juste avant son décès. Une immense suite dessins reprenant les pleurants des tombeaux ducaux. Plus d'autres images, centrées sur des catastrophes politiques ou écologiques. Avec Yan Pei Ming, l'atmosphère se révèle rarement joyeuse. Il n'en s'agit pas moins d'un art fort, puissant, qui sait faire l'unanimité. Yan séduit autant les tenant de l'art classique que ceux des milieux contemporains.

(1) Non sans peine! Discutable mécène, Granville avait exigé un accrochage inamovible, un poste de conservateur à vie pour sa collection et un fastueux appartement de fonction. Il a donc fallu l'accord de ses héritiers, réunis dans un Comité Granvile, pour faire bouger au propre comme au figuré les choses.
(2) L'institution a été dirigée par Sophie Jugie de 2004 à 2014.

Pratique

Musée des beaux-arts, 1, rue Rameau, Dijon. Tél. 00333 80 74 52 09, site www.beaux-arts.dijon.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h30. L'exposition Yan Pei Ming dure jusqu'au 23 septembre.

La délicate affaire du pleurant et du Véronèse

En tournant autour du tombeau de Philippe le Hardi, au Musée des beaux-arts de Dijon, j'ai bien regardé. Mais je ne l'ai pas vu. Sans doute n'est-il pas encore arrivé. Un des pleurants du socle a fait de 2014 à 2018 l'objet d'une âpre bataille judiciaire. Ces statuettes du XVe siècle ont été en partie dispersées sous la Révolution. Certaines ont fini au musée de Cleveland. Il en restait une chez des privés français. Les ancêtres de Marie-Claude Flo'ch l'avait acquise auprès d'un antiquaire dijonnais en 1813. La dame cherchait à s'en défaire. Une vente était prévue chez Bergé à Paris. Estimation deux millions. Un prix d'ami, mais l’œuvre n'aurait sans doute jamais pu sortir légalement de France.

L'Etat est alors intervenu. Une découverte tardive pour lui. La sculpture a plusieurs fois été prêtée par les Flo'ch dans des expositions. Marie-Claude a même dû payer des droits de succession sur cette statue de 42 centimètres de haut. N'empêche que pour l'Etat, celle-ci n'avait jamais réellement quitté en droit le patrimoine national. Il en exigeait donc la restitution. Le 21 juin 2018, le Conseil d'Etat lui a donné raison. Les Flo'ch étaient depuis plus de deux siècles des receleurs, ou peu s'en faut. La France est ce qu'on appelle un Etat fort. Ce n'est pas la Corée du Nord,, mais tout de même.

Lors de ma visite au Musée des beaux-arts de Dijon, j'ai cependant noté que plusieurs toiles parvenues dans la ville sous Napoléon Ier avaient bénéficié d'un changement de propriété. L'Etat avait remis en 2009-2010 les œuvres à Dijon, à qui elles appartiennent désormais. J'ai notamment remarqué une belle toile d'autel de Paolo Véronèse, prise comme butin de guerre dans une église de Pesaro. Une cité des Marches devenue assez pauvre en biens culturels. La France peut-elle vraiment transmettre une toile dont elle n'est pas tout à fait propriétaire? Une toile spoliée, pour tout dire. Si oui, cela prouve que la France n'est pas seulement un Etat prédateur, mais un peu voyou, comme on dit aujourd'hui. Quelle vilaine perspective...

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