Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le musée de Rennes illustre le sentiment dans la peinture française du XVIIIe siècle

Nantes et Rennes se sont associées afin de montrer des ouvres provenant de musée bretons. Il y a donc deux manifestation parallèles. Rencontre avec le commissaire Guillaume Kazerouni.

Nepture et Amymone. L'un des deux tableaux de François Boucher déposés par le Château de Versailles.

Crédits: Musée des beaux-arts de Rennes, 2019

Il y a de bons musées, comme il subsiste de bons magasins. On peut y aller les yeux fermés. Notez que cela serait dommage au Musée des beaux-arts de Rennes, dans la mesure ou il donne précisément beaucoup à voir. C'est là que s'organisent sans doute les meilleures expositions d'art ancien en France. Et cela même si l'institution entend regarder aujourd'hui du côté de la création actuelle, avec ce que cela suppose de vides à combler. Après le départ à la retraite d'Anne Dary, qui avait aidé à faire bouger les choses, une nouvelle nomination en septembre 2018 le confirme du reste. La directrice a été remplacée par Jean-Roch Bouiller. L'homme vient du Mucem de Marseille, où il s'occupait des collections contemporaines. Ce monsieur charmant (je l'ai rencontré en mars) a été chargé de développer tous les secteurs de l'institution, qui possède aussi un peu d'archéologie.

Pour le moment, on en reste à une des ces opérations bretonnes, comme Guillaume Kazerouni, responsable de l'art ancien depuis l'arrivée d'Anne Dary en 2012, sait si bien les monter. L'homme a ainsi fédéré, mine de rien, des musées régionaux dont les fonds se complètent. Et il y a des bonnes choses, entre Brest, Quimper et surtout Nantes! Sans compter ce que recèlent, pas toujours en bon état mais les choses peuvent s'arranger, les églises des différents départements. L'actuelle opération concerne ainsi Rennes et Nantes. Il ne s'agit pas d'une exposition itinérante, mais de deux manifestations parallèles. «Avec un seul catalogue», précise Guillaume Kazerouni. «Cela permet de traiter en un seul volume, de manière argumentée et avec une vraie notice sur chaque œuvre, le sentiment par rapport à la sensibilité au XVIIIe siècle.» Les deux mots se ressemblent, sans pour autant se recouvrir. Les auteurs s'en expliquent dans le livre. «Nous avons laissé à plusieurs spécialistes des pages libres pour aborder, chacun à sa manière, un aspect du sujet.»

Dépôts récents

On avait plutôt l'habitude de voir à Rennes des expositions sur le XVIIe, depuis le «Grand Siècle» de 1993. C'est en effet l'apothéose du fonds rennais, constamment augmenté au fil des années par des achats, des dons ou des dépôts. Guillaume Kazerouni possède en ce dernier domaine une force de persuasion particulière. «Je vois sept entrées importantes en quelques années pour le XVIIIe.» La dernière est composée de deux tableaux ovales de François Boucher (1), confiés cette année par le Château de Versailles, qui ne savait qu'en faire. Guillaume, lui, avait une place tout prête. «Ce sont eux qui ont dicté la couleur des murs de la salle principale. Un rose ultra vif. C'est celui que possèdent les bordures des tapisseries auxquelles ces toiles servaient de modèle.» Conçues pour un manoir anglais, ces tentures restées fraîches se trouvent aujourd'hui au «Met» de New York.

"La bacchante endormie" de Pierre. Le tableau avait choqué à l'époque par sa trivialité. Photo Musée des beaux arts, Rennes 2019.

Les Boucher sont à sujets mythologiques. «Une mythologie aimable, bien dans le goût des années 1760, juste avant que le sentiment se fasse vertueux avec David et ses disciples.» Dans la répartition des tâches, le Musée des beaux-arts de Rennes traite en effet de la Bible et de la fable. «Les sujets nobles selon la hiérarchie de l'époque, même si les paysages, les natures mortes et les portraits montré à Nantes séduisaient alors déjà davantage le public que ces grandes machines, volontiers érudites.» Notons cependant que par rapport au temps de Louis XIV, les thèmes se veulent moins graves et plus faciles d'accès. «Les commandes royales diminuent. Il reste celles du clergé, qui se tassent dans les dernières décennies. Les riches amateurs veulent de petits tableaux. Dans les grands décors, la peinture se limite souvent aux dessus de portes.»

Quatre collection bien différentes

Mais comment la double exposition s'est-elle montée, en collaboration avec Adeline Collange-Perugi de Nantes? «Nous partions d'un corpus d'environ 300 toiles. Il y avait la place pour 140 d'entre elles. Cela nous a évité de trop devoir écrémer.» L'ensemble paraissait à la fois cohérent et satisfaisant. «Tous les grands maîtres sont représentés, sauf David. Les Boucher arrivaient au bon moment. Il suffisait en fait de procéder à une répartition.» Une réalité a beaucoup aidé. «Les quatre musées de départ, puisque Saint-Malo et Vannes n'ont pas été pris en considération, ont été formés à des moments différents.» Rennes est une création révolutionnaire, avec des envois de Paris sous Napoléon Ier. Nantes doit son vrai départ à l'achat en 1810 de François Cacault, qui avait vécu à Rome. Plus de mille tableaux. «Quimper a reçu en legs, dans les années 1860, l'ensemble formé par le comte de Siguy. Un disciple des frères Goncourt, avec ce que cela suppose de passion pour les esquisses.» Le bâtiment de Brest a été détruit pendant la dernière guerre, avec son contenu. Tout y provient donc d'acquisitions récentes. «Cela donne un quadruple regard sur le siècle, avec les changements de goûts intervenus au fil du temps.» Notons cependant que Brest a surtout acheté du mythologique et du religieux «parce que c'était moins cher dans les années 1960 ou 1970.» Le superbe «Suicide de Sapho» par Taillasson constituait alors un sujet peu commercial...

Le tableau de Ferraù Fenzoni récemment entré dans les collections. Photo Musée des baux-arts de Rennes, 2019.

L'ensemble se tient bien, avec ses murs roses. «très batifolage», ou bleu roi, «qui fait plus sérieux.» Il invite à découvrir le reste du musée, dont l'accrochage change tout le temps. Par roulement, Rennes montre ainsi les 260 dessins de Félix Jobbé-Duval (un maître académique actif à Rennes au XIXe) récemment acquis par souscription publique . Un marchand parisien, Etienne Breton, lui a donné un tableau rare de Ferraù Fenzoni, un Italien des années 1600. Deux nouveaux Noël Coypel complètent le panorama Grand Siècle. «Un dépôt du Musée de l'Assistance Publique, qui a fermé ses portes à Paris.» Ici, on sait faire flèche de tout bois. Une manière comme une autre de viser juste.

Pratique

«Eloge du sentiment», Musée des beaux-arts, 20, quai Emile-Zola, Rennes, jusqu'au 12 mai. Tél. 00332 223 62 17 45, site www.mba.rennes.fr Ouvert du mardi au vendredi de 10h à 17h le samedi et le dimanche jusqu'à 18h.

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