Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée de l'Homme parisien a mis en veilleuse l'exposition "Je mange donc je suis"

L'exposition traite des habitudes alimentaires depuis la préhistoire en 450 objets, et presque autant de questions. Elle pourrait rouvrir après le déconfinement. Jouissif!

L'affiche de l'exposition.

Crédits: Musée de l'Homme, Paris 2020.

D’un mal peut parfois naître un bien. Mais en général dans la douleur. On se souvient ainsi des années de psychodrame subies quand le mythique Musée de l’Homme parisien (tiens on a oublié d’ajouter «et de la femme»!) a dû céder ses collections patrimoniales. Jointes à celles de l’Afrique et de l’Océanie, venues de la Porte Dorée, celles-ci ont nourri l’actuel Quai Branly. Le grand projet présidentiel de Jacques Chirac. Que n’a-t-on pas lu vers l’an 2000 sur «la mort du Musée de l’Homme». C’était irrémédiable. Diable!

Ce dernier (le musée, pas le diable) a pourtant fini par renaître de ses cendres au Palais de Chaillot. Oh, les travaux seront demeurés lents! Il ne s’agissait visiblement pas d’un chantier prioritaire. N’empêche que la nouvelle mouture a fini par ouvrir ses portes le 15 octobre 2015. Avec une vocation assez différente, même si l’institution s’est appliquée à dire le contraire. Il s’agit aujourd’hui d’un lieu sans prétentions artistiques, puisque les chefs-d’œuvre sont partis. L’endroit s’est recentré sur l’anthropologie. Après tout «anthropos» veut dire en grec «homme». D’où une nouvelle présentation permanente luxueuse, mais terriblement figée. D’où surtout une nouvelle politique d’expositions temporaires. Ces dernières répondent aujourd’hui au nouveau style ethnographique mis au point par Jacques Hainard au MEN neuchâtelois dans les années 1980. Avec davantage de place et de moyens financiers, bien sûr!

Un thème gigantesque

Je vous ai parlé en 2018 de la magnifique présentation du Musée de l’Homme sur le Néandertal. Il y avait peu de pièces originales à montrer. Tout tournait autour d’animations et d’œuvres d’art illustrant à quel point l’image de ce cul de sac de l’humanité (l’espèce n’a pas eu de descendants) avait changé. On a passé du grand singe poilu à des gens nous ressemblant finalement beaucoup. Le musée du Trocadéro ambitionnait de rééditer ce succès avec une manifestation au thème plus large. «Je mange donc je suis» brasse l’histoire de la nourriture de la préhistoire à aujourd’hui sous toutes les latitudes. Le succès a été coupé net par la pandémie. Lorsque j’ai vue la chose le 12 mars, le public avait déjà fui. La fermeture est intervenue le lendemain. La date de clôture prévue se voyait alors fixée au 5 juin. L’accrochage ne comprend cependant aucuns prêts prestigieux. Il est fait de 450 objets du quotidien placés dans une scénographie imaginative de l’Atelier Maciej-Fiszer. Tout repose sur les idées enchanteresses de Marie Merlin et de son conseiller scientifique Christophe Lavelle. Une réouverture semble donc imaginable.

Liu Bolin dans un marché. Photo Lui Bolin, Galerie Paris-Beijing 2020.

Il fallait un début. Il est préhistorique. Un génie a inventé ce cuit que Claude Levi Strauss opposait dans un livre manifeste de 1964 au cru originel. Puis se posent les grandes questions, comme il se doit sans réponses tranchées. «Comment l’acte de se nourrir, vital et quotidien, façonne-t-il en même temps nos identités à travers des pratiques culturelles, des rituels et des interdits ? Quel rôle a joué l’alimentation dans notre évolution ? Existe-t-il des aliments genrés?» Et j’en passe... La première partie de cette exposition déployée sur 650 mètres carrés va tenter de nous donner des clefs pour avancer. Avec tout ce que la chose suppose d’inconnues. Il n’existe pas de vérité unique. Chacun sait du reste qu’il existe aujourd’hui non pas une mais cent propositions d’alimentation équilibrée, tenant en grande partie d’une idéologie ambiante. C’est comme pour les régimes.

Interdits alimentaires

Le visiteur se voit donc dès l’entrée promené d’une vitrine à la suivante. Pour ce qui est du «genré», il apprendra que l’endoctrinement veut des femmes minces. Mais avec de notables exceptions, comme le prouve une visite à une maison d’engraissement en Mauritanie. Le «banquet ethno-culinaire» familiarisera le public avec les obligations et les interdits alimentaires, qui n’ont Dieu merci pas toute la complexité de l’orthodoxie juive. Mais pourquoi faut-il ne pas couper sa salade en France et ses spaghettis en Italie, alors qu’il suffit de traverser une frontière s'y voir autorisé? Les enfants de tous âges peuvent en discuter avec le Dr Meuh, une vache virtuelle. Je n’ai pas essayé. Je la soupçonne pourtant de prôner le véganisme. Un peu plus loin se verront abordés divers problèmes sérieux, le plus gros devenant aujourd’hui de nourrir la Terre entière.

Publicité pour la cocote SEB. La nourriture est-elle genrée? Photo DR, Musée de l'Homme, Paris 2020.

Mais il le suffit pas de manger! Encore fait-il le faire bien. D’où une fontaine dégoulinante de chocolat signée Gilles Barbier. D’où l’évocation des pâtisseries de l’illustre chef Carême, mort en 1833. Son crâne est exposé plus loin. Marie Merlin a prévu comme cela quelques chocs. Elle s’est aussi distinguée par son refus de séparer ce qu’on appelle dans les beaux-arts le haut et le bas (high and low). La tête du pâtissier se voit donc présentée à quelques mètres de celle du taureau Jocko Besne, décédé lui en 2012, qui mit dans sa vie grosses 300 000 vaches. Un Casanova dans son genre. André Dussolier peut lire la page de Proust sur sa petite madeleine non loin de pièces évoquant aussi bien les cuisines exotiques tentant aujourd’hui de se faire inscrire au Patrimoine immatériel de l’humanité que le «junk food» planétaire. Il y a ainsi, parmi les créations contemporaines invitées, un «caddy» géant de Lilian Bourgeat. Ce monstre vous rendrait presque anorexique.

Une forme de satiété

Il faut se laisser chahuter tout au long d’un parcours fourmillant d’inventions. La surprise s’insinue partout. Elle va de la vaisselle de l’Elysée à un fragment de «L’aile ou la cuisse» avec Louis de Funès. Des photos de Liu Bolin se rendant invisible sur fond de supermarché à une roulotte alimentaire indienne. D’un Picasso à la céramique marocaine pour le couscous. Cet hommage à la dent constitue du coup une fête pour l’œil. Avec un problème se satiété à la fin, quand le public en arrive aux nourritures conditionnées d’aujourd’hui. Il y a un haut-le-cœur devant cette surabondance aseptisée. Une seconde visite s’impose donc, après digestion. Cela sera peut-être possible, comme il n’est pas invraisemblable que le Musée de l’Homme présente aussi après le déconfinement «Dernier repas à Pompéi», qui devait ouvrir le 18 mars.

Un dernier mot pour terminer. Je ne sais pas ce que nous mitonne à feu très doux le MEG (ex-Musée d’ethnographie) genevois après 2021. De grandes expositions de société, à ce que j’ai cru comprendre. Eh bien voilà à mon (modeste) avis un bon exemple! «Je mange donc je suis» est à la fois intelligent, drôle, instructif et interrogateur. Qui dit mieux?

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