Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le MCB-a de Lausanne lance son Espace Focus avec un hommage à Yersin dessinateur

Surtout connu de son vivant comme graveur, Albert Edgar-Yersin (1905-1984) a beaucoup tenu le crayon et la plume. Il y a là 150 de ses oeuvres minuscules.

Comme un plan de jardin...

Crédits: Succession Albert-Edgar Yersin, MBC-a, Lausanne 2020.

La partie s’est jouée en deux mi-temps, comme pour un match de football. Le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne (MCB-a) a commencé par rouvrir dès que possible ses salles permanentes, qui n’avaient été visibles par le public que le seul vendredi 13 mars (on ne se méfie jamais assez des vendredi 13!). Il fallait alors relancer la nouveauté. Puis il a rendu à nouveau accessible le 2 juin l’exposition «A fleur de peau» sur la Vienne des années 1900. Le public ne devait du coup pas se ruer sur le bâtiment de Plateforme10, fraîchement inauguré à côté de la gare. Cela dit, les foules innombrables ne sont pas encore au rendez-vous. La jeune personne chargée d’arroser de liquide lustral les mains des visiteurs à l’entrée, comme s’il s’agissait là d’une purification religieuse, ne m’a pas semblé débordée de travail… Pas grand monde à désinfecter (1).

Cette seconde partie ne consiste pas qu’à rallumer la flamme viennoise. Elle comporte l’inauguration (sans vernissage, of course!) d’une nouvelle exposition. Consacrée à «Yersin dessinateur», celle-ci marque l’ouverture de l’Espace Focus. Une vaste et unique salle destinée à accueillir des présentations de moyenne dimensions. Le MCB-a possède un autre lieu, plus petit, plus modeste, à côté de sa librairie-boutique du rez-de-chaussée. Cet Espace Projet abrite en ce moment la Russe Taus Makhacheva. Je vous en ai parlé durant le confinement (https://www.bilan.ch/opinions/etienne-dumont/taus-makhacheva-brode-sur-lhistoire-des-collections-du-musee-de-lausanne). Le musée peut donc proposer des manifestations de toutes tailles, ce qui ne se révèle souvent guère possible ailleurs. D’où la triste obligation dans certains lieux de faire tantôt trop grand, tantôt trop petit. Et par conséquent jamais juste.

Formes biologiques

C’était une bonne idée que d’en revenir à Albert-Edgar Yersin (1905-1984). Depuis sa mort, le malheureux se trouve dans une sorte de purgatoire, fait d’oubli et d’une sorte d’indifférence. Les amateurs ne parlent presque plus du graveur, pourtant infiniment subtil. Est-ce sa longue pratique alimentaire de la fabrication des billets de banque et des timbres-poste? Le Vaudois est en effet resté l’homme du minuscule. Les visiteurs actuels ont du reste intérêt à prendre avec eux une loupe, pour ne pas dire un microscope. Ce dernier se révélerait en plus parfaitement à sa place. Il y a souvent quelque chose de biologique dans les compositions faussement abstraites d’Yersin. Des formes s’y tordent comme dans une sorte de masse liquide. Elles font ainsi penser à celles d’un Wassili Kandinsky de la dernière période. La parisienne.

Yersin. Photo DR.

Ce ne sont pourtant pas les estampes, mais les dessins que propose aujourd’hui Sébastien Dizerens dans l’Espace Focus. Même s’ils se sont vus classés par thèmes et non par époques, ils retracent la carrière de l’artiste depuis les années 1940. Né à Montreux, presque immédiatement orphelin de père, ce dernier termine alors la partie ballottée de son existence. Une enfance dans la famille de sa mère à New York. Une adolescence avec cette dernière et son beau-père au Chili. Puis un retour aux Etats-Unis, où le jeune homme débute comme acteur. Paris enfin, qui voit l’homme se lancer dans la gravure, tout en vivant de ses talents comme danseur mondain. Un parcours comme en aurait rêvé Blaise Cendrars. Il y aura ensuite Londres, et à nouveau Paris, avant un définitif retour au bercail en 1939. Yersin ne repartira pas après la guerre. Il a trouvé sa voie en devant gagner sa vie. La «chienne de matérielle», comme disait un intéressé désormais pourvu de trois enfants, lui permettra de produire un œuvre de niche. Personnel. Ses gravures ne se vendront guère avant les années 1970.

Trait léger et pointillés

C’est avec les années 1940 que commence vraiment un accrochage faisant évoluer le visiteur de la «Dynamique des origines» à la «Nature et écriture» en passant par les «Petits paysages», les «Grotesques» ou les «Reliefs». Le dessinateur suit en apparence son bonhomme de chemin. Sans trop d’évolutions. En réalité, son style s’affirme et s’affine. Les feuilles tracées à la plume vers 1945 s’autorisent encore de larges motifs, un peu surréalistes, dans la veine du Bâlois Kurt Seligmann. Puis le trait devient toujours plus léger. Plus subtil. Il se suspend parfois en pointillés. Les œuvres d’Albert-Edgar Yersin doivent du coup se regarder d’un œil calme et scrutateur. Elles se découvrent pas un lent balayage du regard, en gardant chacune leur part de mystère. Impossible de tout voir dans ce royaume de l’infiniment petit.

Des formes biologiques. Photo Succession Albert-Edgar Yersin, MCB-a, Lausanne 2020.

L’Espace Focus propose ainsi 150 pièces environ, dans un accrochage évitant les effets répétitifs. Il a fallu des vitrines afin d’accueillir des œufs peints ou les feuilles provenant de carnets. Les «Petits paysages», croqués en voyage, ne mesurent pas plus que 7,5 centimètres sur 11, 5. Ce retour de la réalité dans un monde artistique mangé par l’imaginaire exige donc une concentration encore plus grande du public. Il y a même, isolée, une rare sculpture de l’artiste. Elle forme un élément de variété. Manquent juste des photos. La seconde épouse de Yersin (la première, Greti Aebi, étant morte centenaire il y a quelques mois) n’était autre qu'Henriette Grindat. Proche des écrivains, dont René Char, cette dernière se révélait à l’occasion portraitiste douée. C’est à elle que nous devons les images argentiques où le graveur se résume à d’énormes sourcils. Il lui suffisait de les montrer pour que chacun reconnaisse celui qui était tardivement devenu son mari après vingt ans de vie commune (2).

Un travail sur le fonds

Présentée sur des murs bien trop pâles, l’exposition souffre d’un excès de blancheur. Celle-ci souligne en plus la petitesse des œuvres accrochées. Il s’agit là selon moi d’un défaut, que la qualité des dessins rend mineur. Yersin méritait largement ce coup de chapeau. Le commissaire a pu utiliser pour ce faire les pièces acquises en bloc par le musée en 2012. Il y a aussi celles qui y sont déposées à long terme depuis la même date. Il devient donc permis de dire que cette rétrospective travaille sur le fonds. Une direction que les institutions devraient dorénavant plus largement prendre. Je vous expliquerai pourquoi et comment un de ces jours.

(1) J'ai reçu un mot du directeur Bernard Fibicher pour me signifier que j'avais eu de la chance. Samedi 6 juin, le MCB-a a accueilli 1320 personnes, dimanche 7 juin 1508 personnes. "Nous étions à la limite de nos capacités autorisées après la pandémie." La conservatrice Catherine Lepdor m'a pour sa part fait savoir qu'elle avait aussi atteint la jauge maximale pour les visites guidées de l'exposition "A fleur de peau". "Cela fait plaisir de voir que les gens éprouvent un tel besoin de culture en vrai."
(2) Pour moi, les sourcils d'Yersin demeurent aussi marquants que ceux du président français Georges Pompidou, du comique Groucho Marx et de la superstar hollywoodienne Joan Crawford.

N.B. Le chantier voisin du Mudac et de l'Elysée se poursuit. Pas de retard pour ces deux musées. Les travaux n'ont été interrompus que durant cinq jours pendant le confinement.

Pratique

«Yersin dessinateur, Quittez mines grises, le printemps est là» (un titre bien optimiste en 2020!), Musée cantonal des beaux-arts, Lausanne, jusqu’au 20 septembre. Tél. 021 316 34 45, site www.mcba.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Jusqu’à 20h le jeudi. Il existe pour l’exposition un petit livret, modestement vendu 5 francs. N’est-ce pas là le format de l’avenir pour bien des manifestations? Beaucoup de catalogues, trop lourds et trop chers, me font penser à des pierres tombales.

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