Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée de la chasse et de la nature de Paris accueille l'univers de Théo Mercier

A 35 ans, le sculpteur français envahit le musée, pas toujours pour le meilleur. L'institution privée va ensuite fermer pour agrandissement.

L'une des accumulations faite de vrai et de simulacres.

Crédits: Théo Mercier, Photo Erwan Fichou, Musée de la chasse et de la nature, Paris 2019.

«Pour illustrer cette mécanique du désastre, Théo Mercier transforme le musée en un vaste récit d'anticipation fait de nature domestique et artificielle dans lequel le visiteur est le premier ou le dernier témoin d'une catastrophe imminente.» Ouh ouh, il y a de la pensée, la-dessous! L'exposition sent bon le jus de crâne, ce qui n'a rien d'étonnant de la part d'un artiste de 35 ans. Que voulez-vous? Les plasticiens actuels sont nos nouveaux philosophes, avec ce qu'il faut de pessimisme pour avoir l'air sérieux. Après avoir lu ce texte liminaire, le visiteur du Musée de la chasse et de la nature n'a plus qu'à enfiler ses chaussons de plastique, ceints d'un élastique, afin de ne pas maculer le sol des espaces temporaires du rez-de-chaussée. La première partie de de l'itinéraire tient du supermarché et de la clinique.

Qu'y a-t-il dans cet assemblage proposé sous un éclairage froid? Un peu de tout. Théo Mercier détourne et accumule. Il marcotte aussi. Des mains de silicone sortent de gros coquillages, bien réels ceux-là. Des quantités de pierres, en général fausses, se retrouvent un peu partout. L'artiste collectionne leurs imitations créées à l'intention des aquariums. Des objets du quotidien s'insinuent également, mais comme redistribués. Il s'agit de proposer au public un univers à la fois étrange et familier. S'agit-il là d'une «archéologie du futur», comme je l'ai lu quelque part? Ou simplement d'une gigantesque installation due à un homme se voulant par ailleurs scénographe et chorégraphe, après avoir commencé sa carrière comme photographe? Libre à chacun de se faire une opinion en s'aidant au besoin d'une des multiples déclarations d'un créateur ne se prenant pas pour la queue de la cerise. «Tout mon travail va en ce sens: créer des environnements qui questionnent. Mais si malgré tout je devais me définir, je dirais que je suis avant tout un chaman ou un magicien contemporain», déclare Mercier à Fabrice Brousteau dans «Beaux-arts magazine» de juin.

Le cheval écorché

Le parcours continue à l'étage, où l'homme se mélange avec plus ou moins de bonheur aux collections historiques du musée. Si le cheval écorché, qui fait penser aux préparations anatomiques de Fragonard (pas le peintre, l'anatomiste) comme aux corps platicilinés de Gunther von Hagens, impressionne le visiteur, d'autres gadgets peuvent en revanche laisser songeur. Je pense aux œufs placés sous les pieds d'un armada de fauteuils Régence. Ou au laborieux cabinet érotique avec des squelettes taillés dans des os. Il y a surabondance, dans cette exposition voulue par Claude D'Antenaise. Le directeur de l'institution a donné à notre homme une carte un peu trop blanche. Il y croit sans doute trop, à consulter le dossier de presse. «Théo Mercier conjugue ici l'exposition d'art et l'art d'exposer.» Vous m'en direz tant... Il n'en reste pas moins qu'«Every Stone Should Cry» fait à mon avis moins partie des interventions mesurées dans un musée que des fâcheuses intrusions. Les collections se voient mises de côté au profit du nouveau-venu. Fallait-il, par exemple, qu'un faux caillou viennent masquer sur une cimaise un des plus beaux Chardin?

Pneu et pierre. Une pierre vraie ou fausse. Photo Erwan Fichou. Musée de la chasse et de la nature, Paris 2019.

La manifestation a obtenu un écho médiatique considérable. Celui-ci tient selon moi à deux faits. Le premier est que ce Mercier (à ne pas confondre avec son collègue Mathieu Mercier) fait partie de ces demi-vedettes que les Français poussent au maximum. Le second que le Musée de la chasse et de la nature appartient désormais (surtout depuis le phénoménal succès de son exposition Sophie Calle) aux lieux comptant à Paris. Après avoir été regardé de haut par les tenants du tout-contemporain, qui jugeaient sa muséographie dépassée, c'est aujourd'hui l'endroit où il faut se retrouver montré. La référence. Avec raison du reste. Je me souviens avec autant de plaisir des photos de trophées de cerfs d'Eric Poitevin que des créatures animales fabuleuses imaginées par Julien Salaud.

Deuxième mue

J'en profite pour signaler que «Every Stone Should Cry» demeurera la dernière présentation prévue dans les lieux actuels. Ce n'est pas que ceux-ci vont fermer, comme la Maison Rouge d'Antoine de Galbert à la Bastille fin 2018. Il se fait simplement que, bénéficiaire de son succès, le riche musée de la Fondation Sommer va s'agrandir sans changer pour autant de lieu. Vidé de ses bureaux, qui sont allés se loger un peu plus loin dans la rue des Archives (juste au dessus de la Fondation Cartier-Bresson), l'hôtel construit au XVIIe siècle par François Mansart abritera du coup d'autres salles. D'où d'importants travaux, afin de leur donner un aspect à la fois neuf et ancien. Réouverture fin 2020, pour d'autres aventures. Ce n'est pas la première fois que le Musée de la chasse (devenu entre-temps aussi celui de la nature) prend de l'ampleur. Ouvert discrètement en 1967 (par André Malraux, tout de même!), il avait déjà annexé l'hôtel particulier voisin en 2006.

Pratique

«Théo Mercier, Every Stone Should Cry», Musée de la chasse et de la nature, 60, rue des Archives, Paris, jusqu'au 30 juin. Tél. 00331 5301 92 40, site www.chassenature.org Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h, le mercredi jusqu'à 21h30. Le musée présente en parallèle «Apokotasatis» d'Erik Nussbiker.

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