Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le musée de Grenoble sort des caves son art du XIXe siècle. Une plongée dans l'inconnu!

Valérie Huss a choisi 150 oeuvres pour raconter la vie culturelle dans une ville provinciale. Sa sélection permet de connaître des créateurs injustement oubliés.

"Les Pénitents du Briançonnais" de Tancrède Bastet 1897.

Crédits: Musée de Grenoble 2020.

A l’heure où l’on se refuse de parler d’écoles nationales (l’adjectif «national» fait aujourd’hui très peur aux intellectuels), il semble difficile d’évoquer des écoles régionales ou municipales. Même au passé. Passant outre aux ukases, qui sentent fâcheusement la censure, le Musée de Grenoble propose cet été «Grenoble & ses artistes au XIXe siècle». Une exposition aussi historique qu’artistique. C’est là un prétexte pour l’institution, dirigée depuis près de vingt ans par Guy Tosatto, de répertorier ses fonds, et surtout de les dépoussiérer. A quoi bon conserver, si c’est pour laisser des centaines d’œuvres (400 toiles et 90 sculptures) perpétuellement dans des caves? Ceci d’autant plus que l’ensemble se complète encore. Un portrait un peu sec de petite fille par Edouard Brun est entré par donation l’année dernière.

"Vue de Grenoble prise de l'ancienne porte Saint-Laurent" de Jean Achard, 1838. Photo Musée de Grenoble 2020.

L’exposition n’offre rien d’évident, vue de l’extérieur. Si l’existence d’une école lyonnaise est bien connue, si l’on peut considérer que Genève a vu les générations de peintres se succéder de 1770 à1950, que savons-nous, hors du Département de l’Isère, des artistes y ayant travaillé? Pour le XIXe siècle, un seul nom se détache vraiment. Il s’agit de celui d’Henri Fantin-Latour (1836-1904), qui va faire carrière à Paris. L’exposition actuelle, conçue par Valérie Huss, ne fait que le citer afin qu’il ne concentre pas sur lui les attentions. Une seule toile, son grand «Hommage à Berlioz». Ernest Hébert (1817-1908), qui lui aussi s’est fait connaître dans la capitale, souffre en effet aujourd’hui d’avoir vu son musée fermer à Paris. Peu de chances pour qu’il rouvre un jour! Pour le reste, le public, surtout venu d’ailleurs, devra se familiariser avec quantités d’inconnus. Du moins à ses yeux. Qui a entendu parler de Jacques Pillard, de Jules Bernard ou d’Henri Ding, qui peuvent pour une fois jouer les vedettes dans les salles temporaires du Musée de Grenoble?

Contexte historique

Une telle présentation n’a évidemment de sens que prise dans un contexte historique. La ville, tout d’abord, où Stendhal est né sans avoir envie d'y revenir bien souvent. Grenoble compte 20 654 habitants en 1800. Elle en a 68 615 en 1901. Cette métropole régionale a connu une explosion démographique qui va se ralentir au XXe siècle. La cité compte aujourd’hui dans les 165 000 âmes. Difficile d’affirmer qu’il s’agit de nos jours d’un des lieux les plus séduisants de France. Sur le plan social, Grenoble traîne par ailleurs une assez mauvaise réputation. Il n’en allait pas de même au XIXe. Il y avait alors ici des ambitions, notamment intellectuelles et artistiques. Longtemps logé dans une ancienne église, le musée-bibliothèque va s’installer à partir de 1870 dans un beau bâtiment Napoléon III, que j’ai encore connu en fonctions. Le Salon local se déroule pour la première fois en 1832. Il devait connaître sa 97e édition en 2020. Des écoles professionnelles forment des artistes, ou du moins des artisans. Un point de départ. La prochaine étape se nomme Paris avec, si tout va bien, un séjour romain à la clef. Reste au retour d’Italie le choix cornélien. Tenter sa chance dans la cohue de la capitale ou essayer de ne pas trop végéter à Grenoble? Là poètes et rapins (je sais, le mot est démodé…) forment des sortes de fraternités.

"Le lac de l'Eychauda" de Jean Guétal, 1886. Photo Musée de Grenoble 2020.

Ces données servent de substrats à l’exposition réalisée par Valérie Huss. Plusieurs salles racontent le parcours des débutants, les concours pour la commande publique, notamment de sculptures puis, dans une mise en abîme, l’histoire du musée lui-même. Il s’agit cependant surtout de mettre en valeur les principaux créateurs. Pas de salle monographique. La commissaire procède par thèmes. Il y a l’histoire du Dauphiné, qui intéresse visiblement peu de gens à part Alexandre Debelle (qui fut de 1853 à1887 conservateur du Musée de Grenoble). Les portraits, représentant majoritairement des notables. La peinture de genre, volontiers régionaliste. Il ne faut pas prendre ce mot de manière péjorative. Pont-Aven constitue en Bretagne le comble du régionalisme. «Les pénitents blancs du Briançonnais» (1897) de Tancrède Bastet, une des révélations de la manifestation, se révèlent ainsi impressionnants dans leur masse blanche et austère à la fois. La grosse part des œuvres présentées va cependant au paysage, urbain puis montagnard.

Une passion pour la montagne

Valérie Huss le dit bien. Ce sont les Suisses qui ont commencé dans le genre alpestre. Diday, Calame et les autres. Mais quoique ultérieur, l’apport de Laurent Guétal semble essentiel. Pas de romantisme avec cet homme qui combinait (comment, au fait?) les fonctions de prêtre, d’alpiniste et d’artiste coté. Guétal donne plutôt dans un hyper-réalisme que flattent les grands formats. «Le lac de l’Eychauda» de 1886 en reste un bon exemple. On comprend que de telles compositions aient suscité des vocations. Cela dit, il peut aussi alors se réaliser d’excellentes choses en plaine. En témoigne une vaste toile comme «Le chemin du petit-Séminaire» d’Ernest Hareux, avec ses effets de lumière vespérale. A côté, la «Vue de Grenoble prise de l’ancienne porte Saint-Laurent»(1838) de Jean Achard reste bien anecdotique. Le type même de tableau topographique pour musée historique…

"L'atelier de Cabanel à l'Ecole des Beaux-Arts" de Tancrède Bastet, 1883. Photo Musée de Grenoble 2020.

Après avoir traité la sculpture, qui ne doit pas demeurer une parente pauvre, l’exposition s’ouvre enfin vers des ailleurs. C’est comme si le cirque de montagnes dressé autour de la ville permettait une trouée vers l’extérieur. «Grenoble & ses artistes au XIXe siècle» se clôt avec de «nouveaux horizons». Les Isérois découvrent l’Inde, l’Orient et surtout le Sud. Une étonnante toile tout en hauteur de Laurent Bouvier représente ainsi «L’Egyptien». On croirait une composition décorative des années 1920, plate et frontale, alors que l’œuvre a été réalisée avant1869. Il y a comme ça des anticipations dans l’histoire de la peinture… Une place a ici été laissée à Jacqueline Marval, la première "professionnelle" après de douées amatrices (allez, j'invente le mot!), comme Eugénie du Colombier. Elle produit pourtant au début du XXe. Il y a là d'elle un bain plus ou moins turc. Soyons définitivement larges!

Et après?

L’ensemble est bien conduit, même si l’architecture résolument contemporaine du musée n’offre bien sûr plus le cadre désuet de celui construit dans les années 1860 et 1870. Le décor tente d’y remédier, avec des fonds de couleurs pas toujours très heureux. Il y a notamment aux murs beaucoup de mauve. L’expérience ne s’en révèle pas moins globalement réussie. Quelques œuvres sortent effectivement (et affectivement) du lot. Il faudra maintenant voir si elles sont rentrées en grâce ou si elles vont retrouver bientôt le purgatoire des réserves. Bien qu’immense, le Musée de Grenoble réservait jusqu’ici une part assez congrue à son école du XIXe siècle. Une école existant bel et bien!

"L'Egyptien" de Laurent Bouvier, avant 1869. Photo Musée de Grenoble 2020.

Pratique

«Grenoble & ses artistes au XIXe siècle», Musée de Grenoble, 5, place de Lavalette, jusqu’au 25 octobre. Tél. 00334 76 63 44 44, site www.museedegrenoble.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h30.

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