Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée de Grenoble révèle au public un pan inconnu de l'Egypte pharaonique

"Servir les deux d'Egypte" s'attache à la Troisième période intermédiaire, qui va de 1069 à 655 av. J.-C. Le pays est alors dominé par les prêtres et des femmes, les divines adoratrices d'Amon.

La Maîtresse de maison et chanteuse d'Amon Hénouttaneb: "Maîtresse de maison" avait alors un tout autre sens. C'était une dirigeante.

Crédits: Musée de Grenoble

L'Egypte est à Grenoble. L'Egypte antique, bien sûr. En existe-t-il une autre aux yeux des amateurs d'art? A côté de pharaons, les Coptes, les Fatimides ou les Mamelouks ne font pas le poids. Pourtant, il y aurait de quoi montrer des choses avec eux! Mais le public veut toujours les trésors de l'Ancien, du Moyen et du Nouvel Empire. Le clou de l'année parisienne sera ainsi un Toutankhamon à La Villette, où l'on espère dépasser le million de visiteurs.

Soyons justes. L'Egypte que nous propose aujourd’hui le Musée de Grenoble sort des sentiers battus. Elle se focalise sur un temps dont nul ne parle jamais. Il s'agit de la Troisième Période intermédiaire. Un long intermède, par ailleurs, puisqu'il a duré quatre siècles, de 1069 à 655 av. J.-C. C'est une période discréditée, comme la semi anarchie ayant régné après l'Ancien, puis le Moyen Empire. Tout donne l'idée d'un déclin, avant une difficile renaissance. Il ne se serait ainsi rien passé de remarquable entre la chute du dernier Ramsès, victime comme tout le bassin méditerranéen des «peuples de la mer», et la reprise culturelle fulgurante des Saïtes, du nom de leur capitale Saïs dans le delta. Il n'y aurait eu qu'une interminable parenthèse.

Une Egypte coupée en deux

Celle-ci se retrouve en vedette, sans doute pour la première fois (1). Les Egyptiens eux-mêmes ne se sentent pas fiers de cette période, même si elle n'a pas vraiment été marquée par une domination étrangère, comme cela deviendra le cas plus tard. Sur le plan historique, l'époque se révèle passionnante. Elle marque une nouvelle rupture entre le Haut et le Bas d'un pays à l'union difficile, symbolisée par la double coiffure (dites plutôt le «pschent») du pharaon. Couronne blanche pour le haut. Couronne rouge pour le bas. Cinq dynasties (XXe, XXIe, XXIIe, XXIIIe et XXIVe) vont ainsi non plus se succéder, mais s'entremêler avant que les Kouchites n'imposent leur loi depuis le Soudan actuel. Les fameux «pharaons noirs». Tout n'est cependant pas clair en ce qui concerne ces temps troublés. Comme l'explique l'une des guides devant un tableau historique aussi confus qu'un standard téléphonique, ce dernier serait déjà obsolète. Les chercheurs ont identifié un pharaon inconnu de la Troisième période intermédiaire cette année!

Tout lien n'apparaît cependant pas rompu entre le haut et le bas, où règnent parallèlement des roitelets. Le ciment religieux joue son rôle dans les moments incertains. Il est permis de penser qu’il en va de même dans l'Egypte actuelle, ce que nul n'aurait bien sûr ici l'audace d'affirmer ici, même en chuchotant. Durant la Troisième Période intermédiaire, les dieux restent ainsi à Thèbes. Ils y prennent même une importance inédite. Leur omniprésence fait penser à une théocratie. Autant dire que le pouvoir religieux l'emporte sur le civil. Les prêtres dominent par leur richesse. Ils gouvernent grâce aux oracles qu'ils émettent. Leur nombre va croissant. Mais dans un pays reconnaissant à l'époque du pouvoir aux femmes, les divines adoratrices d'Amon vont jouer un rôle central. Ambigu, par ailleurs. Vierges comme des Vestales, ces filles de rois tendent bien sûr à favoriser leurs régions d'origine. Il y avait ce qu'on nomme aujourd'hui des conflits d'intérêt.

Une collection à Grenoble depuis 1916

Ce long moment d'Histoire se double d'une seconde histoire, sans majuscule cette fois. C'est celle de la redécouverte de cet univers à partir du XIXe siècle. Vous vous demandez sans doute pourquoi l'exposition se déroule à Grenoble, et ce même si la France laisse souvent à la province le soin de présenter ce qui ne fait en principe pas d'audimat. Très simple. Le Musée de Grenoble possède depuis 1916 la collection formée dans les années 1840 par le comte de Saint-Ferriol. Lors de son voyage sur les bords du Nil, ce dernier avait acheté en quantité (il est revenu avec seize caisses pleines) des objets acquis sur le marché, alors libre, du Caire. Les marchands se voyaient alimentés par les trouvailles faites par des fellahs, qui tiraient de là l'essentiel de leurs revenus. Ces derniers vendaient dans le désordre ce qu'ils avaient trouvé par hasard. Sans la moindre documentation, bien entendu. C’était vraiment de la fouille sauvage.

Au fil du temps, les égyptologues ont reconstitué le puzzle dont Saint-Ferriol possédait certains morceaux. Beaucoup d'autres pièces se trouvaient en France. Au Louvre notamment, qui est devenu le principal partenaire de la manifestation. Il y a dans les salles de Grenoble, repeintes en brique et en vert (vert Nil, bien entendu!) des pièces arrivées dans le grand musée entre 1817, sous Louis XVIII donc, et 2008. Mais des éléments d'un même ensemble ont parfois atterri ailleurs. Si Grenoble possède le cartonnage qui entourait la momie de Néhemsymontou, le sarcophage lui-même se trouve aujourd'hui à Boulogne-sur-Mer. Heureusement que les Egyptiens écrivaient tout sur chaque objet. Il y a des moments où les hiéroglyphes restent bien utiles.

Gros succès public

L'exposition actuelle, qui connaît un énorme succès public mérité (par la qualité de la présentation, la force du travail scientifique et l'originalité du sujet), mélange donc deux thèmes. Et cela même si les conférenciers «surbookés» n'ont le temps d'en développer qu'un. Il y a l'explication d'une époque complexe et méconnue, avec des objets complémentaires venus de Hanovre, de Berlin, de Vienne ou du British Museum. Plus le récit de la redécouverte, souvent chaotique, des pharaons mineurs au XIXe siècle. Les œuvres exhumées se sont alors vues malmenées, fragmentées, en partie perdues. La chose nous choque aujourd'hui, et pourtant le saccage continue. Pas pour l'Egypte. Mais pensez aux ensembles occidentaux du XIXe, et surtout du XXe siècle qui se voient aujourd'hui dispersés à tous les vents, sauf celui de l'Histoire.

(1) Les commissaires scientifiques sont Florence Gombert-Meurice, Frédéric Payraudeau et Valérie Huss, Guy Tosato, directeur du Musée de Grenoble étant commissaire général.

Pratique

«Servir les dieux d'Egypte, Divines adoratrices, chanteuses et prêtres d'Amon à Thèbes», Musée de Grenoble, 5, place de Lavalette, Grenoble, jusqu'au 27 janvier. Tél. 00334 76 63 44 44, site www.museedegrenoble.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h30, le vendredi jusqu'à 20h30.




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