Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée de Grenoble propose les "Souvenirs de voyage" d'Antoine de Galbert

L'homme a fermé l'automne dernier la Maison Rouge, à la Bastille. Il revient avec 130 oeuvres en tous genres lui appartenant. C'est beau, mais inconfortable.

L'affiche de l'exposition, avec une pièce de Ben.

Crédits: Musée de Grenoble

C'est le retour. Les retours au pluriel, devrais-je même dire, puisqu'on finit toujours par rentrer. Antoine de Galbert propose ses «Souvenirs de voyage» au Musée de Grenoble. La ville où il avait ouvert une galerie en 1987, avant de se concentrer sur sa propre collection. Cette exposition marque de plus sa rentrée sur la scène publique. L'homme a fermé le 28 octobre dernier La Maison Rouge, son lieu culturel installé dans une friche industrielle à La Bastille de Paris, acquise par ses soins en 2001. Je vous ai parlé de sa dernière manifestation, intitulée «L'envol». C'était la fin d'une aventure réussie. Antoine, aujourd'hui âgé de 63 ans, a eu la sagesse de s'arrêter après dix ans, en plein succès public et médiatique. Il s'est bien sûr trouvé des gens (nous sommes en France, où l'argent crée toujours la polémique) pour insinuer qu'il y avait là dessous des avantages fiscaux. Comme si nous n'avions pas ici avant tout affaire à un passionné!

Héritier du groupe Carrefour, alors que l'autre grand amateur insolite français Jean Pigozzi (art africain contemporain) descend de Simca, Antoine a vite quitté la gestion des supermarchés. Il se serait bien vu artiste. Mais il ne s'en sentait pas l'étoffe. «J'aurais préféré être peintre, écrivain ou musicien», déclare-t-il dans le catalogue de ses «Souvenirs de voyage». «La collection est tout à la fois le pinceau, le stylo, l'instrument dont je n'aurai jamais l'usage.» Il n'y a aucune honte à cela. Bien au contraire. Le monde croule aujourd'hui sous le poids des créateurs et des créatifs. Pour en rester à la littérature, il existe sans doute davantage d'auteurs que de lecteurs en 2019. La culture cherche trop souvent de nos jours ses consommateurs. Or elle ne subsiste que par eux.

Un récit personnel

Mais que sont au juste ces «Souvenirs de voyage»? Un récit personnel. «En glanant des œuvres qui reflètent leurs rêves, leurs fantasmes ou leurs peurs, les collectionneurs font un voyage introspectif pour tenter de comprendre le monde.» Autant dire qu'il s'agit pour eux de réaliser une sorte d'auto-portrait, avec ce que cela suppose de maniaque et d'obsessionnel. «Plus tard, leurs œuvres les plus renommées rejoindront des musées. Les autres, celles que l'histoire n'a pas retenues, finiront des greniers.» Pour autant qu'il en existe encore sous les toits, bien sûr! Pour ce qui des des institutions publiques, c'est en partie fait pour Antoine de Galbert. Il a donné en avril 208 ses 500 coiffes, venues de la Terre entière, aux Confluences de Lyon. Elles avaient auparavant fait l'objet d'une des plus étranges et des plus envoûtantes expositions de La Maison Rouge.

Antoine de Galbert devant quelques-unes des croix funèbres placées dans l'exposition. Photo Mathile de Galbert.

Mais à quoi ressemble l'actuelle présentation du Musée de Grenoble, montée en complicité avec Guy Tosato, le directeur de l'institution depuis bien des années, et la commissaire Sylvie Bernard? A quelque chose d'assez classique et ordonné. Je m'attendais à un savant désordre. A quelque chose d'un peu bordélique, avec des surcharges. Pas du tout! Les dix-sept salles ont chacune reçu un thème. Elles n'abritent que quelques pièces (130 en tout), sélectionnées pour leur connivences intellectuelles, physiques ou géographiques. L'accent s'est vu mis sur l'art contemporain, aux dépends de l'ethnographie. Il n'y a qu'une grosse sculpture, en clôture de parcours, répondant à la définition du tribal. Elle se trouve dans le bel espace consacré à la mort, puisqu'il faut une fin à toute chose. Cette statue de bois fait face à des photos de cimetières prises par des gens comme Anders Petersen ou Josef Sudek. Et celles-ci sont accrochées sur un mur recouvert des images de ce genre d'endroit prises sur son portable par Antoine de Galbert lors de ses fréquents déplacements. Le cimetière double couche, en quelque sorte!

Images difficiles

«Nous vous informons que certaines œuvres peuvent heurter la sensibilité du public, notamment les enfants.» Reçu dès la caisse par le visiteur, répété à l'entrée de l'exposition, cet avertissement se situe bien sûr dans l'air du temps. L'art n'est plus supposé déranger. Bien au contraire. Ici, il se révèle cependant prudent. La collection d'Antoine de Galbert n'offre rien de confortable. En glanant, pour reprendre sa formule, des créations un peu marginales, souvent difficiles, parfois agressives, l'amateur se fait et nous fait violence. Je pense à la série de photos en noir et blanc où l'Allemand Dieter Appelt se retrouve pendu par les pieds. Elle fait face à une peinture barbouillée de sang humain de l'actionniste viennois Hermann Nitsch, avec ce que cela suppose d'effet cumulatif. Le portrait glamour où la Japonaise Mari Katayama met en valeur ses moignons de jambes trouve, lui, une force accrue face à un étalage de restes humains mis en scène pour le 8e art par Peter Joel Witkin. Mais c'est la vie. Mais c'est la mort.

Celles-ci sont ici bien présentes, avec ce que cela suppose d'étrangetés (je pense notamment aux autoportraits de Marcel Bascoulard en semi-travesti) et de coïncidences. Sur le plan sonore, «Souvenirs de voyage» se voit ainsi rythmé par une installation de Christian Boltanski. Sobre, pour une fois. Il y a dans un espace noir et vide une seule ampoule électrique. Elle s'allume et s'éteint au rythme cardiaque d'un inconnu. Tout pourrait s'arrêter d'une seconde à l'autre. Pour le visiteur aussi. Et celui-ci se voit poursuivi dans le reste de l'exposition (complétée dans une petite salle par un film de 52 minutes sur son «making of») par ce «cœur révélateur», pour rependre le titre d'une nouvelle d'Edgar Allan Poe. Le son se retrouve tant derrière la salle consacrée à l'Afrique du Sud que dans celle des classiques de l'art brut, d'Aloïse à Henry Darger.

Un ton grave

Tout n'apparaît pas aussi morbide. Il y a de l'architecture revue par des créateurs bis, dont Augustin Lesage et les époux Marié (admirez ici la redondance des mots!), ou un grand Gilbert & George plutôt joyeux. Le ton général apparaît cependant grave. Mélancolique. Tourné vers notre finitude. On comprend pourquoi Antoine de Galbert a présenté, pour l'un des plus beaux accrochages de La Maison Rouge, l'ensemble particulièrement plombé que constitue la collection en noir et blanc de Marin Karmitz, dont l'épicentre était l'Holocauste. Nous sommes ici très loin du monde tapageur et rutilant gravitant à coups de millions autour d'Art/Basel. On ne peut pas toujours s'étourdir.

Pratique

«Souvenirs de voyage, La collection Antoine de Galbert», Musée de Grenoble, 5, place de Lavalette, Grenoble, jusqu'au 28 juillet. Tél. 0334 76 63 44 44, site www.museedegrenoble.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h30.

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