Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée de Grenoble montre les Giorgio Morandi de la Fondazione Magnani-Rocca

Compressée, l'exposition n'aura duré que quelques semaines. Elle propose un bel échantillonnage de la création du Bolonais, de 1914 à sa mort en 1964.

Giorgio Morandi, dont il existe peu de portraits. Celui-ci, iconique, est dû au photographe et collectionneur Herbert List.

Crédits: Herbert List, Magnum

En 1941, Giorgio Morandi rencontre Luigi Magnani à Parme. Pour le peintre et le collectionneur, c’est le début d’une amitié rare. Vivant coincé avec sa mère et ses trois sœurs, l’artiste passe pour un solitaire, même s’il enseigne la gravure depuis 1930 à Bologne. L’homme a tout sacrifié à son art, qui l’a tardivement rendu célèbre. On ne lui connaît aucune aventure, à part une passade avec la photographe française Florence Henri. Il ne quitte jamais l’Italie. La seule fois où Morandi (1890-1964) sortira du pays, ce sera pour voir son exposition en 1956 à Winterthour, où il a de nombreux clients et clientes. Il peint pourtant peu. Des paysages et surtout des natures mortes. Il pratique aussi l’eau-forte, certaines années presque exclusivement.

La nature morte métaphysique de Morandi, datée 1918. Photo Succession Giorgio Morandi, Musée de Grenoble, 2021.

Grenoble consacre aujourd’hui au Bolonais une exposition qui se sera vue compressée. «Giorgio Morandi, La collection Magnani-Rocca» aurait dû s’ouvrir le 16 décembre 2020 pour se terminer le 14 mars de cette année. Elle a finalement débuté le 19 mai, quitte à se retrouver inexorablement close le 4 juillet. Les tableaux, gravures et dessins retourneront ensuite à Memiano di Travesetolo, où se trouve la Fondazione Magnani, riche aussi bien en œuvres anciennes que modernes. Le reste suivra, sauf la petite nature morte de 1939 que le Musée de Grenoble s’est offert en 2015 pour la somme de 1 100 000 euros grâce à son club de mécènes (plus tout de même la Ville). Un bon investissement. Le Centre Pompidou, Orsay (même si l’artiste avait 24 ans en 1914!), Lyon ou Marseille ont en effet complété les cinquante pièces venues d’Italie.

Un monde vide d'humains

Les expositions Morandi demeurent rares en France. Le peintre n’y a pas remporté le même succès qu’en Suisse par exemple, où le Kunstmuseum de Winterthour détient par achats, dons et maintenant legs une véritable guirlande de natures mortes. Le peintre, qui admirait par ailleurs beaucoup Cézanne, aurait pourtant pu se réclamer de Chardin. Un Chardin sans figures humaines, à part cinq ou six autoportraits de jeunesse. Ses paysages vus de loin au télescope, restent vides. Les natures mortes ne comprennent que de menus objets, vases ou cylindres, que l’on devine en métal ou en carton. Même les fleurs qu’il peint sont souvent en soie et en papier. L’important est moins de reproduire la nature que de créer un monde où seuls les rapports entre volumes importent. Morandi finira du reste par supprimer les ombres.

Guy Tosato présentant en 2015 la nature morte acquise par le Musée de Grenoble. Photo Dauphiné Libéré.

Toutes les périodes du Bolonais sont représentées chez Luigi Magnani, qui écrira encore en 1982 un livre intitulé «Il mio Morandi». S’il a tout de même fallu emprunter à Beaubourg une toile de 1914 afin d' inclure la courte période futuriste, une belle composition de 1918 reflète une brève adhésion à la peinture «métaphysique» de Chirico & consorts. Puis viennent les natures mortes allant vers un dépouillement toujours accru. Les mêmes objets se retrouvent d’une petite toile à la suivante. Ce sont des variations sur un thème connu. D’où une possible impression de monotonie. Le musée consacré à Morandi par Bologne peut ainsi donner l’idée de répétitions. Mais il faut dire que l’œuvre de l’homme n’a jamais été conçue pour se retrouver présentée en bloc. Il est d’ailleurs permis de se demander si elle est bien adaptée à un musée. Trop intime!

Un dessin minimal

Une part importante se voit faite à l’estampe et au dessin par le Musée de Grenoble, où l’exposition a été préparée par le directeur Guy Tosato et Sophie Bernard (1). Pour la première, il s’agit d’une évidence. L’Italien a créé un œuvre sur cuivre riche et passionnant qui a exercé son influence, notamment en Suisse sur Gérard de Palézieux. Le dessin, lui, se limite à quelques traits de crayon. C’est le squelette d’une composition. Un exercice d’équilibre. Du silence cristallisé. Ou au contraire une petite musique. Rien de spectaculaire, donc. Le spectateur doit ici fournir un gros effort. Autant dire qu’il y aura une récompense.

(1) Il y a aussi, dans la première salle, l’atelier de Morandi photographié à Bologne par Luigi Ghirri en 1989-1990.

Pratique

«Giorgio Morandi, La collection Magnani-Rocca, Musée de Grenoble, 5, place de Lavalette, Grenoble, prolongé jusqu’au 4 juillet. Tél. 00334 76 63 44 44, site www.museedegrenoble.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h30. Un article suite immédiatement sur l’exposition «Italia Moderna» adjacente.

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