Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée de Cluny raconte à Paris la naissance de la sculpture gothique

Tout commence dans les années 1130. L'art change de caractère sur les grands chantiers de Saint-Denis ou de Chartres. Remarquable, l'actuelle exposition illustre le passage rapide d'une création stylisée à une autre bien plus naturaliste.

Les statues colonnes de Chartres, après la restauration. Elles étaient noires. Les voici blondes.

Crédits: Connaissance des Arts

Comme le temps passe... «Françoise Nyssen, ministre de la Culture, a inauguré le 8 octobre 2018 ce nouvel accueil conçu par Bernard Desmoulin, architecte.» Elle n'est déjà plus là. Retenez toutefois le nom du monsieur. Le bâtiment d'entrée qu'il vient de concevoir pour le Musée de Cluny à Paris est une horreur. Nous nous trouvons pourtant dans un lieu historique, même si cette verrue s'appuie sur une partie déjà moderne. A quelques mètres de là se trouvent les anciens termes de Lutèce, en grande partie effondrés au XVIIIe siècle. Nos amis français ont toujours éprouvé de la peine à conserver leurs monuments.

Une fois passé cet appendice non opérable, qui abrite à l'étage deux nouvelles salles permanentes (elles sont parmi les seules visibles, Cluny restant en restauration jusqu'en 2020), le public accède de plain pied à l'exposition «Naissance de la sculpture gothique». La manifestation se situe dans la cible d'une institution couvrant le Moyen Age. Elle fait suite à nombre de présentations remarquables, comme celle sur les voyages médiévaux. Le musée dispose de collections superbes. Il peut du coup emprunter. Notons que cette fois il n'y a pas eu besoin d'aller bien loin pour faire l'essentiel de ses provisions. Tout se passe entre Paris, Chartres et Saint-Denis. L'occasion de découvrir pour un ignare comme moi que les gens de Chartres s'appellent des Chartrains et ceux de Saint-Denis des Dionysiens. On a échappé de peu à Dionysiaques, ce qui eut paru fâcheux pour une cité aujourd'hui en majorité islamique.

Un laps de quinze ans

Avec «La naissance du gothique». l'action se déroule non seulement dans un périmètre restreint, mais elle couvre un laps de temps court, 1135-1150. Une période normalement placée sous l'égide de l'art roman. En fait, les choses bougent. Elles le font physiquement avec un style nouveau. Mais aussi sur le plan intellectuel. L'Occident passe de l'art campagnard des monastères à celui des villes régénérées. Les églises cessent d'être des lieux sombres, où se célèbrent des mystères, pour devenir des réceptacles de lumière. Les statues perdent le côté stylisé qu'elle avaient adopté autour du Ve siècle afin de dégager un réalisme inédit. Oh, tout ne se passe pas d'un coup! Soutenus par des commanditaires comme le fameux abbé Suger de Saint-Denis, les créateurs tâtonnent. Ils ne savent pas très bien où ils vont, même si d'aucuns détectent déjà des influences antiques.

L'éclosion se révèle simultanée, ou presque. Elle sort du Domaine royal, alors tout petit (Senlis au nord, Orléans au Sud), pour se propager chez les grands féodaux comme le comte de Blois-Champagne ou même chez les Plantagenet. Tout débute à Saint-Denis, nécropole des Capétiens. Mais Chartres, dans la Beauce, suit vite. On reconstruit, avec ce que cela suppose de réutilisations. On construit. La troisième décennie du XIIe siècle apparaît très active. Pour les commissaires Damien Berné et Philippe Plagneux, «la propagation du premier gothique ne dépend pas des frontières politiques. Elle s'affirme comme un langage visuel partagé entre figuration humaine et foisonnement de l'ornement.» Les idées voyagent. Les artisans aussi. L'idée est émise qu'ils ont avec eux des carnets de modèles, même si aucun d'entre eux a survécu. Les ressemblances frappent. Avec des surprises. Ce qui est en relief ici se retrouve en creux ailleurs. D'où l'impression que les modèles étaient dessins plats, susceptibles de plusieurs interprétations.

Nombreux fragments

L'exposition actuelle comprend de nombreux fragments. Des chapiteaux d'églises démolies au début du XIXe siècle, comme Sainte-Geneviève à Paris, ont été déposés en 1807, signe d'un intérêt précoce. D'autres œuvres proviennent de Saint-Matin-des-Champs (qui existe encore), de Saint Eugène de Deuil-la-Barre ou de Saint-Michel-du-Degré à Saint-Denis. Il y a aussi dans l'exposition le matériel trouvé lors de fouilles. Des pièces souvent endommagées. Heureusement, des érudits comme Bernard de Montfaucon ou Roger de Gaignères avaient demandé des dessins au XVIIIe siècle pour illustrer leurs livres historiques. Nous avons ainsi une idée des monuments et de leurs statues avant les grandes destructions. Notons que ces dernières sont pas toutes révolutionnaires. Loin de là. Les moines de Saint-Denis ont demandé vers 1750 la démolition de leur cloître pour en faire un nouveau. Des tympans ont été coupés pour faire passer le dais des processions. Des jubés se sont vus abattre pour permettre la liturgie recommandée par le Concile de Trente.

Sur des socles et dans des vitrines, le public peut donc découvrir les morceaux rescapés. Il y a des merveilles, dont certaines se retrouvent ensemble pour la première fois depuis bien longtemps. Des pièces du Louvre figurent à côté d'autres provenant de Baltimore. Le cheminement adopté marque une progression. En quinze ans, l'art a changé. On est dans le gothique, même si les sommets du XIIIe siècle restent encore loin. Les premiers retables eux-mêmes restent des œuvres de transition. Il y a quelques restaurations spectaculaires. Je citerai celle des statues colonnes de Chartres. Déposées entre 1967 et 1974 pour se voir remplacées par des copies, elles restaient noir charbon. Les Amis américains de Chartres ont offert un nettoyage. Il a révélé une pierre blonde et des traces de peinture. Il faut imaginer ce que l'on voit polychrome. Le Moyen Age aimait la couleur.

Public trouvé

L'exposition a su trouver son public, en dépit d'une présentation qui ne semble pas la hauteur, comme souvent à Cluny. Il y a notamment là de nombreuses classes d'école. Ecoles privées, cela va de soi. J'en ai même vu une avec des garçons en uniforme. Ils ont reçu d'excellentes explications, à tonalité sobrement religieuse, alors qu'il se fait avant tout de la discipline avec les élèves du public. Leurs questions étaient pertinentes. Les inégalités comment tôt...

Pratique

«Naissance de la sculpture gothique», Musée de Cluny, 28, rue du Sommerard, Paris, prolongé jusqu'au 21 janvier. Tél. 00331 53 73 78 00, site www.musee-Moyenage.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h25 à 17h45.

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