Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée de Cluny présente à Paris les broderies du Moyen Age

Art princier, art de cour, art religieux, la broderie engageait des fortunes entre le XIIIe set le XVe siècle. L'institution fait le tour de la question avec des merveilles.

Fragment de la broderie aux léopards créée pour Edouard IV d'Angleterre.

Crédits: Musée de Cluny, Paris 2019.

Ce fut longtemps cequ’on appelait un «ouvrage de dames». Avec tout ce que cela suppose de restrictif. Avant cela, la broderie a connu des siècles de gloire. Pensez à celle de Bayeux, célébrant au XIe siècle la conquête de l’Angleterre par les Normands. Un travail princier, pour ne pas dire royal. Avec de fréquentes donations au clergé. Chasubles, étoles, dalmatiques ou mitres relevaient de la haute couture au Moyen Age.

C’est aux broderies médiévales que le Musée de Cluny consacre aujourd’hui sa grande exposition. Le thème brasse large. En 2017, le Victoria & Albert de Londres n’avait pris en considération que les créations nationales de la même époque pour «Opus Anglicanum». Je vous en avais du reste parlé. Ici, le territoire se révèle vaste. Il y a aussi un peu de Grande-Bretagne, dont c’était alors une des spécialités, mais beaucoup de France, d’Italie, d’Allemagne et des Flandres. Il s’agissait de mettre en valeur les collections du musée, qui ne peut se permettre de montrer en permanence des œuvres aussi fragiles. Cela dit, l’institution reste fermée jusqu’en 2021 pour travaux (d’interminables travaux…). Seuls les anciens thermes romains, sur lesquels a été construit au XVe siècle l’Hôtel de Cluny, sont ouverts.

Régions, siècles et techniques

Dans un décor de briques datant de l’Antiquité, les commissaires Christine Descatoire, Astrid Castres et Nadège Gauffre Fayolle ont déployé une quantité d’œuvres dont une partie seulement s’est vue empruntée pour l’occasion. Il s’agissait pour le trio d’illustrer à la fois les régions, les siècles et les techniques. Notez que ces deux dernières choses sont liées. Comme plus tard pour la dentelle, chaque pays possédait sa spécificité. L’élément commun étant, comme l’a écrit «L’Encyclopédie» en 1770, d’un «art d’ajouter des éléments à la surface d’une étoffe déjà fabriquée.» Celle-ci peut disparaître sous les fils colorés. Subir des rembourrages qui créeront un relief. Recevoir des perles. Des fils d’or. Ou simplement se voir ornée de quelques décorations supplémentaires.

Détail d'une aumonière. Ici, la broderie couvre tout le tissu. Photo Musée de Cluny, Paris 2019.

Au fil des vitrines défilent donc les merveilles d’ingéniosité et de patience. Elles vont de l’antependium (pour le profane «devant d’autel») dit de Malines aux parties survivantes de la broderie aux léopards provenant d’une housse de destrier créée pour l’Anglais Edouard IV. Le tout en passant par une mitre du XIVe siècle provenant non loin de Genève. Mais qui irait chercher un chef-d’œuvre médiéval à Sixt-Fer-à-Cheval en Haute-Savoie?

Mise en contexte

L’ensemble se voit mis en contexte. Economique. Politique. Ou simplement social. La profession de brodeur se voyait très réglementée. Il y a ainsi exposés les statuts parisiens de la corporation de 1292-1295. Ils fixaient un apprentissage de huit ans. Ce qu’il faut aujourd’hui pour devenir médecin. Mais il s’agissait là d’un travail de haute précision, engageant d’importants moyens financiers. D’un ouvrage par conséquent cher. Il est par ailleurs permis de méditer sur un changement radical des mentalités. Il y a sept ou huit cents ans, les riches achetaient du temps. Aujourd’hui, ils investissent dans la vitesse…

Luxueuse par les pièces exposées, l’exposition souffre comme souvent à Cluny d’une pauvreté relative dans la mise en place. Les vitrines restent modestes. Le décor inexistant. Je ne suis pas forcément pour les étalages de faste. Mais là, il serait tout de même bon qu’une institution aussi prestigieuse ait les moyens de ses ambitions.

Pratique

«L’art de la broderie au Moyen Age», Musée de Cluny, 28, rue du Sommerard, Paris, jusqu’au 20 janvier 2020. Tél. 00331 53 73 78 16, site www.musee-moyenage.fr Ouvert du mardi au dimanche de 9h15 à 17h45.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."