Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée de Carouge propose avec "Elles" le glamour local selon Ernest Piccot

Le photographe a tenu boutique dans la petite ville de 1938 à 1975. Il a eu comme modèles la population locale, pour laquelle il a voulu créer des images de stars.

Une inconnue, vue dans les années 1940. Le tirage présenté est ici original.

Crédits: Succession Ernest Piccot, Muséle de Carouge 2020.

C’est une exposition éminemment sympathique. Mais attention! Il faut savoir lire derrière les adjectifs. Déclarer d’une initiative qu’elle se révèle «sympathique» la situe en réalité assez bas dans la hiérarchie d’un genre. C’est un peu comme dire d’une œuvre qu’elle apparaît «intéressante» ou, pire encore, déclarer à son propos qu’elle n’est «pas inintéressante». Voilà ce qu’on appelle un euphémisme, et il en faut bien un pour qualifier la photographie d’Ernest Piccot (avec deux "c"). Cette dernière se voit aujourd’hui présentée par le Musée de Carouge dans la sorte de cahute lui servant de lieu provisoire pendant les interminables travaux effectués à son bâtiment en dur de la place de Sardaigne. La modestie de la maisonnette en bois correspond au moins bien avec celle de l’œuvre exposé.

L'affiche de l'exposition. Photo Musée de Carouge 2020.

Comment le Musée de Carouge détient-il le fonds photographique de Piccot, mort en 1985? Voilà qui tient apparemment du mystère. Il y a là des positifs. Des négatifs. Quelques appareils, dont une magnifique chambre Engel-Festknecht produite à Bienne vers 1880. Pas de réelles archives cependant. Voilà qui laisse le modèles du portraitiste dans l’anonymat. Qui sont ces Carougeois, et surtout ces Carougeoises venus poser dans l’atelier d’un homme qui a tenu boutique dans la ville de 1938 à 1975? On le saura peut-être à l’issue de l’exposition, prévue pour un temps plutôt long pour des images argentiques. Ouverte le 19 septembre, la manifestation est en effet prévue durer jusqu’au 7 mars de l’an prochain. Des visiteurs reconnaîtront peut-être certain(e)s des leurs d’ici là.

Sans concurrence

Ernest Piccot était né en juin 1914 à Saignelégier, dans le Jura. Fils de photographe. Comme le prouve la reproduction de pages de son cahier d’apprenti, il a commencé ses études en 1930. Huit ans après, l’homme s’installait donc à Carouge. Pourquoi ici et pas ailleurs? A cause de l’absence de concurrence, sans doute. A Genève même existaient de nombreux ateliers, dont plusieurs commençaient déjà à péricliter à commencer par celui, prestigieux, de Fred Boissonnas (1). Le débutant n’allait pas marcher sur ce qui leur restait comme plates-bandes. Il devait aussi réaliser que Pricam ou Jullien faisaient mieux que tout ce qu’il réaliserait en dépit de ses efforts.

Un peu d'élégance automobile, vers 1950. Photo Succession Ernest Piccot, Musée de Carouge 2020.

Dans la cité sarde, il existait en plus une clientèle. Des hommes et des femmes fréquentant au moins une fois par semaine les salles de cinéma. Il suffisait de mettre en scène ces modèles comme des vedettes. Oh, pas celles de Hollywood! La MGM ou la Paramount restaient hors concurrence avec leurs portraits «glamour» exigeant à chaque fois un décorateur, un coiffeur, un costumier, un maquilleur et une une pléiade d’assistants derrière le photographe en chef. Piccot n’aura jamais la prétention d’égaler George Hurrell (MGM), Robert Coburn (Columbia) ou Scotty Welbourne (Warner Bros). Son modèle, plus modeste, serait plutôt le studio Harcourt, créé à Paris en 1934 et existant toujours. C’était là le «glamour» en version bourgeoise, avec des notables et quelques vedettes de niveau non pas international mais national. Il suffisait de simplifier le travail d’Harcourt. Un sofa. Un projecteur. Et une cliente se coiffant elle-même.

Non aux retirages!

Le résultat se révèle honorable quand le visiteur se retrouve face à un tirage d’époque ou «vintage». Piccot travaillait plutôt bien en laboratoire. Il avait la retouche un peu généreuse. Mais, après tout, il lui fallait faire avec son matériel et le modèle qu’il avait sous la main. Toute Carougeoise, même jeune, mince et prise sous le bon angle, ne ressemblait pas à Joan Crawford ou à Michèle Morgan. L’effet se révèle en revanche terrible quand le musée nous propose des épreuves réalisées de nos jours. Le négatif n’est plus que lui-même, avec ses imperfections. L’effet s’avère finalement aussi désastreux qu’au Musée Rath avec les impressions modernes de photos grecques de Fred Boissonnas. Il y a comme cela des choses qu’il ne faut pas faire, surtout si l’on se pique d’une certaine authenticité… Le fait que nous soyons finalement dans une sorte de baraquement n’excuse rien. Le Musée de Carouge a tout de même un passé à défendre. Il ambitionne en plus un avenir.

(1) J’ai lu sur un panneau: «L’arrivée des images photographiques dans la vie quotidienne survient autour des années 1930, tout comme les premières images de bébé.» La chose me semble plutôt survenir autour de 1860.

Pratique

«Elles, Dans l’objectif d’Ernest Piccot 1930-1950», Musée de Carouge, 25, boulevard des Promenades, Carouge, jusqu’au 7 mars 2011. Tél. 022 307 93 80 site www.carouge.ch/musee Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h.

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