Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée de Baltimore n'achète et de montre que des femmes en 2020

Sous cette déclaration d'intention, volontariste et dévalorisante pour celles qui en bénéficient, se cache le problème de la représentation, très faible aux Etats-Unis.

Joan Mitchell, qui attend toujours sa vraie reconnaissance en France.

Crédits: Succession Joan Mitchell, Fred Tanneau, AFP

Je me suis demandé si je vous en avais parlé ou pas. Il y a tant de déclarations politiquement correctes et donneuses de leçons par jour… Et puis je me suis dis que oui. J’ai dû vous dire, il y a quelques mois, que le Baltimore Museum of Art (ou BMA) achèterait seulement des œuvres de femmes en 2020. Son directeur, qui est un homme (et Blanc et valide en plus!), a avancé plusieurs raisons. Deux sont de type historique. En 2020, les Etats-Unis fêtent les 100 ans du suffrage féminin. Le musée doit ses chefs-d’œuvre modernes à deux sœurs, Etta et Claribel Cone. Notez bien que ces dernières n’acquerraient en leur temps que des pièces signées de noms masculins, à commencer par celles de leur ami Henri Matisse…

Jusqu’en décembre, les 2,5 millions de dollars de budget (ce qui semble plutôt faible pour les USA) iront donc à des créatrices. Une vingtaine d’expositions se verront dédiées à des plasticiennes, dont cette Joan Mitchell qui attend toujours sa rétrospective à Beaubourg. Elle qui aura passé presque toute sa vie en France! Pour Christopher Bedford, nommé en 2016, il s’agit d’un premier pas vers une plus grande équité. Il espère faire «boule de neige». Certaines galeries se voient du reste remodelées afin de devenir plus inclusives. Teri Henderson, commissaire d’expositions à Baltimore citée par «Le Figaro», juge cependant ce pas minuscule. Il faut selon elle s’intéresser au artistes vivants qui résident et travaillent dans la région. Surtout s’ils sont Noirs, bien sûr! Bref, elle préconise la proximité.

Onze pour-cent

Les chiffres apparaissent il est vrai éloquents. Baltimore compte quatre pour-cent d’œuvres seulement réalisées par des femmes sur les 95 000 pièces de sa collection. La ville se situe ainsi au-dessous de la moyenne nationale, qui tournerait autour de treize pour-cent. Artnet vient du reste de publier le résultat de son enquête portant sur les achats de vingt-six musées de métropoles américaines entre 2008 et 2018. Sur les 260 470 entrées (un chiffre qui me semble énorme, n’y aurait-il pas là de la boulimie?), il y aurait 29 247 travaux féminins puisqu’il devient aujourd’hui interdit de parler d’«ouvrages de dames» comme au XIXe siècle. Soit onze pour-cent.

La vraie question,que l’agence de presse relayée par «le Figaro» se soulève bien sûr pas, est celle des moyens employés. Le volontarisme garde toujours quelque chose de rigide. Il se révèle en plus dévalorisant pour ceux (et ici celles) qui ont sont les bénéficiaires. Avant 1940, une loi britannique imposait aux salles de cinéma de projeter un minimum de films anglais chaque année. Les «quota quickies» qui en ont résulté passaient rapidement l’été pendant les vacances, donnant mauvaise réputation à tout ce qui était produit à Londres. Mieux vaut à mon avis faire son boulot sans le proclamer à tous les vents. Pourquoi ne pas dire à Baltimore qu’on vient de dénicher des artistes noires formidables dans la région et qu’on veut partager ces trouvailles avec le public? L’idée de plaisir communicatif l’emporterait sur celui de devoir accompli. Le devoir, ce n’est jamais bien affriolant…

Seul le résultat compte

La chose me rappelle que je viens de vous faire un compte rendu de l’exposition «Fiction Congo» du Museum Rietberg à Zurich. Vous savez que j’ai attaqué de front le MEG genevois qui veut tout décoloniser et tout «indigéniser». J’ai horreur de cette déclaration de principe, faite par une institution se drapant dans sa supposée vertu. Le Rietberg a réalisé tout cela sans le dire. Comme si la chose allait de soi. Sans culpabilisation. Sans misérabilisme. Et c’est réussi. Or seul le résultat compte. Pas les états d’âme de la direction d’une institution.

Avoir des principes et les suivre laborieusement ne sert finalement à rien. Mieux vaut suivre son instinct… et si possible sans embêter tout le monde. Autrement, on finit par se demander si d’aucuns ne préféreraient pas imposer une morale plutôt qu’obtenir des résultats. Le musée deviendrait dans ce cas un «Dermaplast» social. Un mercurochrome culturel. Une huile de foie de morue esthétique. Bref, quelque chose de finalement rebutant. L’envers même du résultat espéré.

Ce sera tout pour aujourd’hui.

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