Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée d'art moderne de Paris rouvert remet Hans Hartung en vedette

L'artiste allemand naturalisé français fait aujourd'hui l'objet d'une rétrospective géante. Trois cents oeuvres allant des années 1920 à sa mort en 1989.

L'affiche de l'exposition.

Crédits: DR.

C’est un nom historique. On ne peut pourtant pas dire qu’il se retrouve souvent aux murs des institutions. Hans Hartung (1904-1989) fait du coup partie des «inconnus célèbres». Vous le chercheriez en vain sur les cimaises du Centre Pompidou. Ou à la Tate londonienne. L’histoire de l’art a opéré au fil du temps des choix très restrictifs. Elle a procédé par éliminations. La peinture française d’après 1939 s’est retrouvée aux oubliettes. Pas assez chic. Pas assez chère surtout, même s’il y a des exceptions comme les 20 millions d’euros récemment obtenus pour un énorme Nicolas de Staël pourtant tardif. La production de Hans Hartung a en plus le bonheur et le malheur de se retrouver largement dans les mains d’une fondation portant le nom de l’artiste et de son épouse Anna-Eva Bergman (1909-1987). Une plasticienne qui sort en revanche depuis quelques années des limbes sous la poussée féministe. Cette bonne artiste reçoit ainsi un coup de pouce imprévu.

Hans Hartung se retrouve depuis quelques semaines en gloire au Musée d’art moderne de Paris. La chose n’est pas faite pour surprendre. Je l’explique un article situé un cran plus bas dans le déroulé de cette chronique. Fabrice Herrgott, directeur des lieux, a un sérieux (et sympathique) goût de la contradiction. Il fait le contraire de tout le monde, remettant en selle des gens qu’on croyait condamnés par l’esprit de notre temps. Il y a eu Raoul Dufy, digne jusqu’au bout. Albert Marquet, avec une rétrospective à l’intérêt inattendu. Serge Poliakoff, qu’on tend aujourd’hui à oublier. Jean Fautrier, qui n’est pas le seul homme des «Otages». Bernard Buffet, avec les opinions antagonistes que l’on peut deviner. Hans Hartung avait d’autant plus sa place dans ce cortège que le musée, doté par Ville de moyens financiers (même si sa fréquentation se retrouve aujourd'hui années dépassée par celle du Petit Palais municipal), a récemment acquis de grandes toiles des dernières années de l’artiste. Le public a pu les voir il y a deux ou trois ans dans l’immense salle faisant l’ouverture des collections permanentes.

Une "fabrique du geste"

Pour cette rétrospective, sous-titrée «La fabrique du geste», le MAM (c’est le nouveau sigle du musée comme celui des Arts décoratifs est devenu le MAD), Odile Burluraux n’a pas réuni moins de 300 œuvres. C’est beaucoup. C’est même un peu beaucoup. Il a fallu remplir tout un bras du Palais de Tokyo, construit en 1937. Il s’agit essentiellement là de peintures. Hartung a pourtant beaucoup dessiné. Je rappelle que ses premières œuvres abstraites, en apparence très gestuelles, constituaient de scrupuleux agrandissements de petites esquisses. L’Allemand naturalisé Français a par ailleurs énormément gravé. Le Musée d’art et d’histoire de Genève a ainsi pu présenter en 2011 un imposant ensemble d’estampes remis par la Fondation Hartung-Bergman. Pourquoi notre ville? Parce que Rainer Michael Mason, ancien conservateur de ce qui est devenu le Cabinet des arts graphiques, a beaucoup travaillé sur leur catalogue raisonné.

"T1966-K40". Photo Succession Hans Hartung, Musée d'art moderne de Paris 2019.

La Fondation se retrouve aussi bien sûr derrière l’actuelle manifestation. Sans elle, difficile de parvenir à illustrer toute la carrière, longtemps tortueuse, de Hans Hartung. Pour simplifier, toutes les œuvres lui appartenant se voient ainsi indiquées sur les cartels sans indication de provenance. Il y a d’abord un figuratif chez Hartung. Mais les «taches» apparaissent déterminantes dès la fin des années 1920 chez ce natif de Leipzig, formé à Dresde et ayant échappé aux diktats du Bauhaus. Hartung est au départ un voyageur, allant de Paris aux Baléares, et ce dans des conditions économique et politiques difficiles. C’est un opposant au nazisme. A Franco. Le marché de l’art ne lui sourit pas pour autant. Son premier mariage débouche sur un échec. Il retrouvera Anna Eva bien plus tard et l’épousera une seconde fois. Entre-temps, il a vécu avec Roberta Gonzalez. Ce va-et-vient conjugal n’est pas sans importance. Durant quelques années, le peintre s’est retrouvé sous l’emprise un peu trop directe du sculpteur Julio Gonzalez, le père de cette dernière. D’où une nouvelle période figurative, caractéristique de la «montée des périls».

Une réputation tardive

La guerre le conduit à la Légion étrangère. Elle fait aussi de lui un infirme. Amputation d’une jambe et redépart difficile. Il faut attendre la fin des années 1940 pour que Hartung se fasse vraiment un nom, d’abord dans les galeries, puis à des Biennales de Venise (1948 et 1960). Son geste, puisque ce dernier se retrouve aujourd’hui au centre de l’exposition, a pris de l’assurance. L’homme intervient directement sur la toile, où il inscrit ses signes, très graphiques, sur des fonds colorés. Couleurs un peu froides, cependant. Il y a aussi des frottages. Bref, tout ce qui constitue au propre comme au figuré sa griffe. Le peintre n’exploite cependant pas, comme bien d’autres artistes, une sorte de fonds de commerce, même s’il produit quelques 850 pièces en 1973. Un chiffre colossal. Les années 1980, marquent un renouvellement. Bientôt frappé par un AVC, le peintre fait avec les moyens lui restant. Le balai. La serpette. Le pulvérisateur. La tyrolienne, ou machine à crépir. Odile Burluraux parle alors de «geste libéré». Le vétéran donne ainsi d’énormes toiles, dans une sorte de course contre la mort. Des créations jusqu’ici très négligées.

Hans Hartung, photographié par Paolo Monti.

Il y a en a au MAM, et même une quantité. Comme je l’ai déjà dit, la commissaire a rempli ses cimaises. Elle a même installé une mosaïque de toiles sur le mur du côté de la sortie. La chose finit cependant par produire un effet de redondance. D’abus. Comme souvent ici, le visiteur se dit que l’exposition correspond moins à une intention de départ qu’au besoin de couvrir les cimaises d’une enfilade de salles. Vu l’espace et les deux issues, il semblerait possible (et souvent préférable) de conduire une double programmation. Hartung y aurait sans doute gagné. L’exposition telle qu’elle se présente s’adresse à ses fans. Aux inconditionnels. Ceux-ci n’étant pas si nombreux que ça, il eut été préférable de tenter de créer à l’artiste de nouveaux admirateurs. Hartung les mérite.

Pratique

«Hans Hartung, La fabrique du geste», Musée d’art moderne de Paris, 12-14, avenue de New York, Paris, jusqu’au 1er mars. Tél. 00331 53 6740 00, site www.map.paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

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