Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée d'art moderne de Paris présente l'Anglais Thomas Houseago

Le sculpteur n'avait jamais eu sa grande exposition en France. Ce poulain de Larry Gagosian est pourtant à la pointe de la mode. Il s'agit d'un figuratif monumental et puissant.

L'une des créatures hybrides de Houseago. Elle est immense.

Crédits: Thomas Houseago, Galerie Larry Gagosian, Musée d'Art moderne de la Ville de Paris, 2019.

C'est un coup d'audace, du moins en apparence. Le Musée d'Art moderne de la Ville de Paris, qui n'en finit pas d'être en travaux, accueille un sculpteur anglais n'ayant jamais bénéficié de grande exposition française. En fait, les risques se révèlent limités. Thomas Houseago fait partie des poulains de Larry Gagosian, dont le réseau de galeries tient de la machine de guerre. Aujourd'hui installé dans un immense atelier de Los Angeles, l'artiste est assisté par un régiment de petites mains. Il dispose ainsi de temps pour frayer avec les stars, étant même très copain avec Brad Pitt. Normal, après tout! De nos jours, les créateurs vedettes font partie du «show business», ce qui fait tout de même plus glamour que le «business» tout court.

L'histoire de Thomas tient du conte de fées à l'anglo-saxonne. L'homme est né à Leeds dans une famille modeste. N'imaginez cependant pas le pire de la «low middle class». Les Houseago se passionnent aussi bien pour les arts que la musique ou l'architecture. La vocation du fils n'a donc pas de quoi les étonner. A 16 ans, Thomas a vu la rétrospective «Late Picasso» à la Tate de Londres. C'était avant la naissance de la Tate Modern. Il a aussi découvert les images des performances de Joseph Beuys, mort deux ans auparavant. C'est le chemin de ce dernier qu'il va d'abord emprunter. Tout cela dans le cadre d'un enseignement à Leeds, puis a Londres. L'étudiant obtient en effet une bourse pour le Central Saint Martins College of Art and Design. «L'événement qui a changé ma vie», dit-il encore aujourd'hui.

"L'homme pressé"

Houseago passe alors à la sculpture, qui a joué un rôle capital dans la Grande-Bretagne du XXe siècle, comme l'a démontré l'injustement décriée exposition de Penelope Curtis sur le sujet à la Royal Academy de Londres début 2011. Il suffit de citer Jacob Epstein, Anthony Caro, Henry Moore ou Barbara Hepworth. Le débutant va découvrir avec eux l'usage des pleins et surtout des vides. Les premières statues de Houseago montrent ainsi l'extérieur, mais aussi l'intérieur de corps humains hérités de toute la tradition académique. L'immense pièce acquise par François Pinault à la Biennale de Venise de 2011, qui change d'allure suivant le point de vue du regardeur, comporte ainsi de grande parties laissées au propre à l'air. Notez qu'elle s'intitule «L'Homme pressé». Encore un marcheur après Rodin et Giacometti (et avant Emmanuel Macron)!

L'artiste au travail. Photo Galerie Gagosian.

Le débutant va beaucoup voyager. Il s'installe un temps à Amsterdam. Un autre à Bruxelles. Puis il tente le grand saut. Ce sont dès 2003 les Etats-Unis, où il commence par travailler comme peintre en bâtiment. Un début tout à fait dans la tradition du mythe américain de la réussite. Il expose pourtant. Un premier galeriste, David Kordansky, le remarque en 2005. Tout s'enchaîne ensuite assez vite. Des foires. Les premiers achats par des collectionneurs que l'on appelle aujourd'hui des «influenceurs». Je citerai les Rubell. Ce que les Rubell de Miami acquièrent se voit immédiatement recherché par des amateurs dotés de moins de personnalité et de perspicacité qu'eux. La participation de Thomas à la Whithney Biennal de 2010 avec «Baby» solde par un triomphe. Houseago peut s'installer la même année dans son fameux atelier mahousse de LA. C'est là où se fabriquent les plus grandes œuvres. Elles trouvent immédiatement preneur, même si l'artiste reste l'un des principaux prêteurs de l'actuelle exposition.

Dialogue avec la Tour Eiffel

Signée par Olivia Gaultier-Jeanroy, celle-ci a impliqué une forte participation de l'artiste et sans doute de son galeriste, cité par l'exposition comme «parrain». Il s'agit presque d'une œuvre en soi. La preuve! A travers les fenêtres, le visiteur peut apercevoir une sculpture de métal barbotant dans le grand bassin. Elle dialogue avec la Tour Eiffel. De gigantesques dessins jouent pour leur part, entre les mêmes baies vitrées, avec les bas-reliefs grouillants de monde conçus en 1937 par Alfred Jeanniot pour ce chef-d’œuvre de l'Art Déco tardif que reste le Palais de Tokyo. Houseago peint aussi un peu. Un grand mur offre ainsi, en fin de parcours, des peintures entièrement noires. Vu leurs empâtements, on pourrait il est vrai aussi les considérer comme des pièces en trois dimensions.

«Almost Human» tourne donc bien autour de la figure humaine, un peu fragmentaire, en général torturée. L'individu y fait cependant place, au fil des salles, à des constructions de plâtre très architecturales. Cela devient alors impressionnant, mais davantage par la taille plus que par le message délivré. Il faut sans doute voir là l'influence du nouveau credo de l'art: «plus c'est gros, plus c'est beau». Un goût très américain de puissance qui gangrène aujourd'hui la Planète. On pourra un jour fermer à Bâle Art Ulimited. Il n'y a désormais plus de limites.

Pratique

«Thomas Houseago, Almost Human», Musée d'Art moderne de la Ville de Paris, Paris. L'entrée durant les travaux se fait par le 12-14, quai de New York. Tél. 00331 53 67 40 00, site www.mam.paris.fr Jusqu'au 14 juillet.

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