Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée d'art et d'histoire de Neuchâtel raconte au public deux siècles d'indiennes

Après Prangins, Neuchâtel. Les cotonnades imprimées ont formé une grosse industrie en suisse romande de 1700 à 1850. Puis elles se sont démodées. Retour sur un commerce qui a parfois croisé celui des esclaves.

Un motif floral du XIXe siècle.

Crédits: Musée d'art et d'histoire, Neuchâtel 2019

C'est la file, ou plutôt la filière indienne. L'an dernier, le château de Prangins proposait une exposition généraliste sur le sujet. Les cotonnades imprimées que sont les indiennes se voyaient considérées en Suisse et en France, où il s'en produisait des kilomètres et des kilomètres par an au XVIIIe et au XIXe siècles. Le Musée National y parlait économie, technique et société. Une part devait s'y voir vouée, politiquement correct oblige, à l'esclavage. Des captifs étaient achetés contre du tissu en Afrique, avant de se voir revendus en Amérique. Le fameux commerce triangulaire. On y parlait moins de l'exploitation des enfants, thème pourtant également à la mode. Et pourtant...

En octobre dernier, le Musée d'art et d'histoire de Neuchâtel ouvrait une autre présentation, nettement plus spécialisée. «Made in Neuchâtel» raconte à l'étage l'histoire de cette industrie aujourd'hui présentée comme le premier commerce mondialisé, comme si la porcelaine chinoise ne l'a pas été en tout temps. Tout commence par deux événements presque simultanés. L'Edit de Saint-Germain révoque en 1685 celui de Nantes. Le protestantisme se retrouve hors la loi. Un an plus tard, Louis XIV interdit l'importation des cotonnades asiatiques afin de protéger la laine et la soie locales. Deux bonnes raisons pour que des capitalistes huguenots aillent produire à Genève et à Neuchâtel des tissus imprimés à la planche. Bois, puis cuivre. Planches, puis rouleau. A l'origine luxueux, le produit devient peu à peu populaire. Il le sera encore plus après 1759, quand la prohibition se verra levée en France par Louis XV. Des fabriques pourront s'établir de Jouy-en-Josas, près de Paris, à Nantes. Des usines détenues par des protestants devenus Suisses.

Au bord du lac

Ce n'est donc pas d'elles qu'il s'agit cette fois. Organisée par Lisa Laurent pour le département des arts décoratifs dirigé par Philippe Lüscher (que l'on a connu à la tête du Musée de Carouge), la manifestation se concentre sur les entreprises situées au bord du lac de Neuchâtel. Un lac à la fois indispensable en raison des quantités d'eau nécessaires et utile pour les transports. La première firme, qui appartenait à Jacques Deluze (la famille se donnera vite du de Luze), date ainsi de 1715. La dernière, sise à Vauvilliers, fermera ses portes en 1874. L'indienne s'est alors démodée. Entre-temps sont apparues différentes raisons sociales appartenant souvent à des famille patriciennes bien en Cour à Berlin, la principauté de Neuchâtel dépendant depuis 1707 du roi de Prusse. Je citerai les de Montmollin, le de Meuron ou les Du Pasquier. Plus bien sûr les de Luze.

L'exposition présente de nombreuses pièces, mais sans l'encombrement qui nuisait au parcours imaginé l'an dernier par Prangins. Le musée a pris le risque de laisser les tentures et les vêtements à l'air libre. Un petit risque, soit dit entre nous. Vu le peu de visiteurs (je suis resté tout seul le dimanche après-midi où j'étais là), les marques de doigts ne risquent guère de se multiplier. Il y a également beaucoup de portraits. Des documents. De petits films, très bien faits. Un contrepoint moderne s'imposait. L'institution a demandé à la Haute Ecole spécialisée de Lucerne de concevoir de nouveaux motifs s'inspirant de ceux, orientaux puis néo-classiques, des indiennes anciennes. Un gros catalogue est sorti de presse. Bref. Le musée n'a pas ménagé sa peine. L'ennui, c'est que l'exposition donne une impression de déjà vu. L'idéal eut été qu'elle se déroule en même temps que celle de Prangins.

Pratique

«Made in Neuchâtel», Musée d'art et d’histoire, esplanade Léopold-Robert, Neuchâtel, jusqu'au 19 mai. Tél. 032 717 79 25, site www.mahn.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

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