Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée d'art et d'histoire de Genève sort son livre grand public sur ses collections

Il y a eu la mouture 1991, puis celle de 2008. Au moment où l'institution change de directeur, elle sort un ouvrage qui fait la part belle aux rares nouvelles acquisitions.

"Le retour de la mer" de Félix Vallotton qui sert d'illustration de couverture.

Crédits: MAH, Genève 2019.

Jamais deux sans trois! En 1991, lorsque la banque Paribas avait initié sa série d'albums sur les musées suisses, elle avait commencé par Genève. Le Musée d'art et d'histoire (MAH), alors dirigé par Claude Lapaire, s'était vu servi en premier, sans doute parce que la multinationale s'était implantée en priorité dans notre ville. La couverture de cet ouvrage cartonné et toilé proposait la «Léda» de James Pradier, faite de bronze et d'ivoire. Il faut dire que l'achat demeurait récent, puisqu'il remontait à 1986, et que Claude Lapaire passait déjà pour le spécialiste indiscuté du sculpteur genevois. Il y a tout de même une certaine logique dans la vie.

Dix-sept ans plus tard, alors que Paribas avait reflété des institutions dans tout le pays, le MAH recevait une deuxième ration de pages illustrées. «L'ouvrage original étant épuisé, une présentation actualisée de ses très riches fond se justifiait», écrivait dans sa préface Cäsar Menz, qui avait repris la barre. Oh, plus pour longtemps! La Roche tarpéienne est proche du Capitole, tout le monde sait cela. Un audit dévastateur, mais contestable, allait bientôt mettre un terme à sa carrière genevoise. Notons que jusqu'au milieu des années 1990, le MAH disposait encore de crédits d'acquisition. Ce n'était pas le pactole, mais l'institution pouvait ainsi donner des signaux. L'ensemble de son fonds a toujours dépendu de la largesse des collectionneurs locaux. Une largesse qui a tendu à devenir fort étroite. Que voulez-vous? Sa direction s'est brouillée avec plusieurs mécènes.

Plus petit, mais plus épais

Un nouveau tome se justifiait-il du coup? Oui apparemment pour Jean-Yves Marin, qui a sorti une nouvelle mouture à la veille de son départ le 31 octobre 2019. Oh, cette fois, il n'y a ni cartonnage, ni toilage! Le produit sent le bon marché, ce qui permet du reste de le vendre à un prix accessible. Pas dans la librairie du musée, vu que celle-ci a disparu il y a fort longtemps. Mais toutefois au comptoir et dans ce qu'on appelait naguère «les bonnes librairies». L'ouvrage se révèle plus petit, mais plus épais que les deux précédents. Il se compose de notices, et non plus d'un texte continu. Il a enfin fallu y incorporer l'horlogerie et l'émaillerie. On sait que le musée qui leur était dédié dans une jolie villa des années 1830 à côté du Muséum d'histoire naturelle a dû se voir fermé après un cambriolage en 2002. Certains y verraient aujourd'hui bien le futur lieu pour la BD que mitonne Genève, en plus d'un vrai lieu pour la photographie.

Le portrait de Jeanne Pontillon par Berthe Morisot, donné aux Amis du musée et confié par ceux-ci au MAH. Photo MAH, Genève 2019.

Mais revenons au livre actuel. Il se voit conjointement assumé par Jean-Yves Marin et la SAMAH, autrement dit la Société des Amis du Musée d'art et d'histoire. Une association que coiffe depuis quelques mois une Andrea Hoffmann ayant remplacé Charlotte de Senarclens. Il s'agissait d'y refléter l'ensemble des collections, l'Ariana ayant acquis son indépendance sous le règne de Patrice Mugny (avec moins de turbulences que la Catalogne aujourd'hui). On devine pourtant à quel point il a fallu tenir compte des susceptibilités entre fondations, départements et collections délocalisées. Il convenait aussi de tenir compte des époques, en partant d'un bois de renne perforé provenant du Salève pour terminer en compagnie d'un dessin de Didier Rittener donné par l'artiste en 2018. Il y avait aussi les passages obligés. Les «incontournables», comme on le dit sottement de nos jours. Notez qu'on en a au moins contourné un. Le célébrissime portrait de Madame d'Epinay par Liotard, icône de l'institution avec «La pêche miraculeuse» de Conrad Witz, a passé à la trappe.

Un parcours très sage

A part ça, le parcours reste bien sagement dans les clous. Il y a aussi bien «L'Amour et Psyché» d'Antonio Canova qu'une Valentine mourante par Ferdinand Hodler. L'«Orage à la Handeck» d'Alexandre Calame précède «Le bain turc» de Félix Vallotton. La statue monumentale allobroge en bois découverte à Rive les avait anticipés, tout comme l'énorme Ramsès II de granite noir donné par l'Egypte. Une place spéciale a bien sûr été laissée aux enrichissements récents, les pièces du Cabinet d'arts graphiques entrant par ailleurs en force. Elles ne sont cependant pas si nombreuses que cela, les nouveautés! Il y a l'archéologie byzantine léguée par Janet Zakos. La figure féminine de Corot voulue par le conservateur Paul Lang, et payée en partie par la Fondation Gandur pour l'art. Le discutable morceau de panorama alpin convoité cette fois par la conservatrice Laurence Madeline et payé six ou huit millions de livres. L'autoportrait pointilliste de Cuno Amiet. Le «Portrait de Jeanne Pontillon» par Berthe Morisot. J'en passe évidemment tout de même pour finir par les œuvres Art Déco du laqueur genevois Jean Dunand, arrivées au MAH en 2014 (1). Un «must» à la fois local et international.

Les textes valent ce qu'ils valent. Il s'agissait d'être informatif, populaire, bref et précis, ce qui tient de la quadrature du cercle. La mise en page ne sort pas de la moyenne. L'impression me semble honorable, vu le prix de 29 francs en librairie. Le principal mérite de l'ouvrage pourrait être de rappeler au nouveau directeur, entré en fonction de 1er novembre dernier, qu'un musée repose avant tout sur ses collections permanentes. Ah si!  Il y a encore une chose à noter. J'ai oublié de vous dire ce qu'il y avait en couverture. C'est «Le retour de la mer», peint par Félix Vallotton en 1924. La dame portraiturée regarde dans le vague. A mon avis, elle voit du coup l'avenir du MAH.

(1) Il semblerait qu'une acquisition importante ait été réalisée courant 2019. Mais je n'en sais pas davantage.

N.B. J'ai lu à la page 41  que le MAH possédait depuis les années 1930 une collection de 258 objets en bronze du Luristan, une culture préhistorique iranienne. Mais cela suffit pour faire une exposition! Personne ne montre jamais le Luristan! En plus, le Rietberg de Zurich conserve d'autres beaux spécimens de cette civilisation méconnue.

Pratique

«Les collections du Musée d'art et d’histoire de Genève», ouvrage collectif, aux Editions Favre, 270 pages.

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