Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée d'Art et d'histoire de Genève fait défiler une mode conçue "Pour la galerie"

L'exposition mêle portraits anciens et robes de toutes les époques. Une coproduction entre le MAH et le collectionneur russe Alexandre Vassiliev.

Regroupement sur le thème de la fleur.

Crédits: Tribune de Genève.

Je vous l’ai déjà dit une fois. Ou cinq. Ou dix. Je ne sais plus. Toujours est-il que plusieurs musées européens vivent aujourd’hui de la mode. Elle attire non pas «un nouveau public» (je ne connais pas cet animal-là) mais tout simplement les foules, qui n’ont pas d’âge. C’est le cas du Victoria & Albert de Londres, qui a proposé pêle-mêle ces dernières années Dior, les costumes de David Bowie ou ceux de Hollywood. Cela devient également celui du MAD parisien, où l’on n’est pas encore revenu du triomphe d'un autre Dior. Plus de 700 000 personnes en 2018! Je m’étonne du coup qu’Yverdon-les-Bains, où il existe une très belle collection de haute couture, n’ait toujours pas trouvé le moyen de la mettre en valeur. Notez qu’on imagine tout aussi bien la chose émigrant au nouveau Mudac lausannois…

Le Musée d’art et d’histoire de Genève (MAH) a plusieurs fois flirté avec la mode. Il ne s’en est pourtant pas suivi une liaison, même dangereuse. Je me souviens de costumes impériaux russes au temps de Cäsar Menz. De tenues de théâtre japonaises au Rath. Ou des robes (en majorité Saint Laurent ou Claude Montana) de Danielle Luquet de Saint-Germain. Las! Ce dernier fonds, très opulent, s’est vu rendu à cette dernière, traitée comme une malpropre. Et tout a fini à l’encan dans l’Hôtel Drouot, avec des prix oscillant entre le record et le dérisoire. Côté commissariat d’expositions, c’était le beau temps d’Alexandre Fiette, qui se retrouve aujourd’hui à la Maison Tavel. De l’art d’utiliser les compétences…

Tableaux sortis des réserves

C’est donc Lada Umstätter, actuelle responsable des Beaux-arts et non Alexandre qui se retrouve derrière «Pour la galerie». Une présentation dans les salles dites «palatines» du MAH. Cette dernière entend unir (et donc réunir) des costumes bien réels, présentés sur d’invisibles mannequins, et des tableaux dont la robe, l’uniforme, ou le costume trois pièces constitue la vraie vedette. Les peintres représentaient ainsi la fortune et le statut social. Avec pour mission secrète de diminuer la taille des modèles et d’accroître celle des diamants et des perles. Le parrain de ma mère, qui était portraitiste mondain à Londres vers 1900, a ainsi flatté les illusions à la fois des clients et des spectateurs…

Le XIXe siècle aimait les couleurs fortes. Au fond, le portrait de la générale par François Flameng. Photo Tribune de Genève.

Pour la peinture, pas de problème! Les réserves du MAH fourmillent d’effigies en tous genres. Il suffisait d’en extraire un certain nombre, en décrochant en sus quelques toiles des salles permanentes. La chose vaut aux visiteurs (et aux visiteuses, bien entendu!) des œuvres rarement, voire jamais montrées. Je me suis amusé à les dénombrer dans l’exposition. Il y a aussi bien là une image de femme des années 1760 par le Genevois Vincent père, dont le fils allait devenir en France un célèbre artiste néo-classique, que «La générale d’Oznobichine» dans ses atours 1910 par François Flameng. Beaucoup de noms restent inconnus. Qui a jamais entendu parler d’Edouard John Menta, de Marc-Emile Artus ou de Sophie-Véra Sippert-Bovet? Leurs productions dormaient dans des caves non loin de celles de Jean Latour ou de William Goliasch. La postérité reste très sélective… Notez qu’un retour en grâce demeure possible. Lada Umstätter rêve ainsi, et je la comprends, d’une rétrospective vouée au Genevois Charles Giron.

Un fonds énorme

Si le MAH possédait largement de quoi fournir l’illustration, dispensée sur des cimaises, il lui manquait les costumes. Par connexions personnelles, le conservatrice connaissait cependant Alexandre Vassiliev. Un collectionneur boulimique, doublé d’une vedette des médias russes. L’homme détiendrait ainsi 500 000 objets liés au vêtement, du XVIIIe siècle à nos jours. Il n’existe d’ailleurs plus, sauf dans de rares endroits anglais ou suédois, de pièces antérieures. Le stock se trouve déposé dans un pays balte, où il bénéficie de l’entretien voulu. Et il en faut beaucoup pour les textiles… Lada Umstätter a pu y opérer librement son choix. Une sélection ouverte. Pour ce qui allait devenir un défilé sans chronologie, il y a ainsi toutes les époques, avec une focalisation sur la fin de XIXe siècle et le XXe. Beaucoup de pays également. De la couture française, bien sûr, mais aussi russe, anglaise ou américaine. Rien d’italien cependant, ou presque. Chacun garde ses sources d’approvisionnement, et d’autres amateurs ont drainé la Péninsule.

Des robes qui s'envolent. En jaune, le "Chicken Dress" dont je vous parle. Photo Tribune de Genève.

Installées sur des podiums, mais aussi accrochées haut dans des cintres (c’est le «trend» depuis les expositions Dior de Paris et de Londres), voire suspendues dans les airs, les robes virevoltent partout. Comme toujours, le soir a été préféré à la journée. Il y a bien davantage de femmes que d’hommes. Et elles demeurent en général minces. Le couturier, si doué soit-il, ne peut rien pour les plus opulentes d’entre elles. Les couleurs fortes se sont vues préférées. Il s’avère du reste étonnant de découvrir en vrai les tonalités des crinolines, ordinairement fondues dans le noir et blanc des photographies et daguerréotypes. C'est du rose shocking, du violet n’ayant rien de la vieille dame ou un vert pétard qui était paraît-il toxique. Le XIXe aimait les tonalités fortes, alors encore rares.

Sans catalogue

Pour la suite, il y a bien sûr la litanie des grands noms. A Paul Poiret ou à Worth succèdent Jacques Griffe l’oublié, Oleg Cassini l’habilleur de Jackie Kennedy, Zandra Rhodes l’extravagante, André Courrèges ou Jean-Louis Scherrer. Le sage côtoie le fou. S’habiller, c’est aussi se déguiser. J’avoue ainsi un faible pour le «Chicken Dress» d’Antony Price, imaginé en 1990. La femme s’y voyait transformée en poulette, avec des plumes au derrière. Impossible de s’asseoir. Difficile de bouger. Malaisé de respirer. La mode, c’est aussi la fête et l’absurde. Les petits plaisirs et les grande dépenses. Tout «Pour la galerie», quitte à s’y ruiner.

La Princesse Palatine par Rigaud à côté d'une vidéo. Le MAH décloisonne. Photo Tribune de Genève.

De courte durée (deux mois en tout au lieu des trois normaux), l’exposition ne bénéficie pas d’un catalogue, "faute d'argent" (si si!). Dommage! L’accrochage comporte beaucoup de noms qu’il eut été utile de pouvoir retenir. Mais finalement tant pis! Il s’agit d’une chose légère, sans trop de propos cachés sur le genre ou les inégalités sociales. Il s’agit pour le public de passer un bon moment sans arrière-pensées. Il paraît du coup permis de regretter que le décor ne soit pas à la hauteur. J’ai connu l’Atelier Oï de La Neuveville mieux inspiré. Sa résille d’arceaux blancs manque d’ampleur et de faste. Il eut fallu «faire riche», même s’il s’agit en fait d’une manifestation à petit budget. Quand on agit «Pour la galerie», on travaille par définition à l’épate!

Pratique

«Pour la galerie», Musée d’art et d’histoire, 2, rue Charles-Galland, Genève, jusqu’au 14 novembre. Tél. 022 41826 00, site www.mahmah.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h, le jeudi jusqu’à 21h.

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