Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée d'art et d'histoire de Genève a rouvert le 21 mai... mais dans quel état!

Le réaccrochage des peintures est presque terminé au premier étage. Une réussite. Mais le rez-de-chaussée frôle la ruine. Des salles vides et bien peu de cartels.

Sextet de dames sur la nouvelle affiche. De gauche à droite, Hyacinthe Rigaud, Jean-Etienne Liotard, Félix Vallotton, Louis Tocqué, Amedeo Modigliani et Sir Thomas Lawrence.

Crédits: MAH, Genève 2020.

A la guerre comme à la guerre! Le Musée d’art et d’histoire de Genève a rouvert ses portes le 21 mai, une semaine plus tard que ses équivalents suisses. C’est l’occasion d’y faire un tour, mais pas celui du propriétaire. Celui aussi de profiter de la fin (ou presque) du réaccrochage du premier étage, où se trouve la peinture. Je vous ai déjà parlé de la première comme de la seconde étape, toutes deux assumées par Lada Umstätter. La dernière fois, c’était le 27 décembre 2019. Il restait encore les finitions et la venue de certains œuvres. La conservatrice a voulu ajouter quelques sculptures et un ou deux objets, histoire de créer une atmosphère. Il semble aussi difficile de faire bouger les gens du MAH que de tirer par la queue un dinosaure sur une montée alpestre, tant les pesanteurs administratives se révèlent énormes à Genève. La chose aura pris des mois.

Comment découvrir cela? Tout d’abord, il faut pénétrer dans le musée. Pandémie oblige, un cheminement s’est vu créé. Il y a le côté entrée et le côté sortie. Du gel partout, dans sa version crème, celle qui finit par attaquer les mains. Des cordelettes. L’escalier à monter et celui à descendre. Tout cela pour un public que j’ai jugé pour le moins réduit lors de mon passage le dimanche 24 mai. Hormis le personnel, j’ai croisé la première demi heure une seule personne, que je connaissais en plus. Il a ensuite deux fois passé brièvement dans le lointain une famille. Autrement rien, alors que le bâtiment compte tout de même dans les 7000 mètres carrés de salles. Une jauge d’au moins 500, voire 600 personnes. Rien que l’étage des peintures, qui  justifiait en priorité mon déplacement, a le droit d’en accueillir 140 à la fois. Je me suis renseigné. Autant dire qu’attraper le méchant coronavirus ici tient du malheureux exploit. Ce ne serait vraiment pas de chance.

Un accrochage équilibré

La peinture a donc fini de se redéployer. Oh, il manque encore beaucoup d’étiquettes, notamment pour les pièces tridimensionnelles! D’autres devraient se voir relues avec attention. Quand j’ai découvert «peint vers1630-1635» sur le cartel d’un panneau attribué à Quentin Metsys, mort en 1530, je me suis inquiété. Autrement, je dois dire que la présentation sur fond clair (la grande salle où se trouve le retable de Conrad Witz a perdu ses murs bleu roi) se tient bien. C’était une bonne idée que de peindre autrement deux pièces entièrement en noir. La chose amène un élément de variété, surtout pour l’art baroque. Il n’y a ni trop ni trop peu d’oeuvres aux cimaises. Certaines, restaurées, sortent des réserves. Là aussi, ce brassage donne l’idée d’un renouvellement. J’aurais aimé en discuter avec la commissaire Lada Umstätter, mais cela fait maintenant des mois que nous nous sommes vus. Cela dit, découvrir dans la salle néo-classique une lyre presque identique à celle que tient sur son portrait peint par Elisabeth Vigée-Lebrun la grande Germaine de Staël tombe sous le sens. Bref, l’ensemble se tient. C’était bien d’associer une fois Hodler et Rodin.

Bientôt Gilbert Albert

Pour bien faire les choses, j’ai ensuite parcouru les autres étages. Mal m’en a pris. Au rez-de-chaussée, l’immense Jean Tinguely prêté au Mamco n’a été remplacé par rien. Juste des casiers pour les visiteurs. La salle suivante conserve depuis des mois des photos sans intérêt montrant en noir et blanc des visiteurs du musée. Les armures conservent depuis des décennies leur mélange de vitrines antédiluviennes et modernes sans aucun esprit d’unité. Le contenu des salles byzantines n’a jamais été remis en place depuis l’exposition organisée au Musée Rath en 2015-2016. Quant aux salles présentant les expositions temporaires, elle resteront bouclées jusqu’à l'inauguration (sans vernissage, vu la pandémie!) des œuvres du bijoutier local Gilbert Albert, annoncé pour le 9 juin. Je dis bien «annoncé». En guignant, il m’a semblé que le chantier n’avait pas encore commencé.

Au sous-sol, où un imposant marquage au sol limite l’accès à un restaurant Barocco qui m’a paru fermé en ce dimanche, l’archéologie tient mieux la route. Sur un niveau au moins, l’autre voué aux fouilles locales restant désormais interdit d’accès. Egypte, Grèce, Rome... tous auraient cependant besoin du petit vent frais qui donnerait envie de s’attarder. L’Espace Fallani, qui contient les monnaies antiques, devrait avoir les moyens de se redéployer. Pour l’instant, vu les manques, ce médailler semble mité. J’ai terminé par la cour, où le lapidaire entier se retrouve sous plastiques. On se croirait à une exposition Christo. Là, je me suis senti un peu mal. J’éprouvais une sorte de honte. Comment peut-on en arriver là, alors que le Mamco se débrouille parfaitement avec une subvention municipale plus de trente fois (eh oui, trente!) plus réduite?

La question qui tue

Le tout pose la question subsidiaire qui tue. Est-ce que cela vaut vraiment la peine de penser à une extension, alors qu’on n’arrive déjà pas à gérer ce qui existe déjà? En Suisse tout le monde fait mieux. Je viens encore de pouvoir en juger au Kunstmuseum de Bâle. Niveau mondial. Je redécouvrirai le MCB-a de Lausanne lors de sa nouvelle exposition le 3 juin. Là aussi, travail accompli. Genève affronterait-il vraiment une mission impossible? Si c’est le cas, il ne suffira pas comme au cinéma d’appeler Tom Cruise dans le rôle d’Ethan Hunt!

N.B. Pour terminer sur une note positive, je signale que les deux loggias de premier étage sont ouvertes au public. C’est l’occasion de retrouver les fresques exécutées par Maurice Barraud et Alexandre Blanchet en1950. Un chant du cygne. Ces décors à références antiques ont vu le jour alors que l’abstraction triomphait déjà en Europe.

Pratique

Musée d’art et d’histoire, 2, rue Charles-Galland, Genève. Tél. 022 418 26 00,site www.institutions.ville-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

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