Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée d'art de Pully expose Zao Wou-Ki collectionneur

Arrivé en France dès 1948, l'artiste a acquis ou échangé des oeuvres, surtout à ses débuts. Voici donc Veira da Silva, jean-Paul Riopelle, Georges Mathieu ou Pierre Soulages.

La photo de groupe qui fait l'affiche.

Crédits: DR, Musée d'art de Pully 2019.

On ne peut pas dire que la disparition de Zao Wou-Ki, le 9 avril 2013 à Nyon, ait passé inaperçue. Même à l'étranger. La famille s'était aussitôt déchirée. Le fils d'un premier lit faisait de la dernière épouse une redoutable veuve noire. Tout semble s'être arrangé depuis, après des tractations. Oubliés la maladie d'Alzheimer et le repli fiscal en Suisse! Oublié le reste aussi! Zao apparaît désormais en gloire, comme l'a prouvé l'an dernier l'exposition au Musée d'art moderne de la Ville de Paris, alors en chantier. Quant à la cote du peintre, elle apparaît à son zénith. L'automne dernier, la plus grande pièce du maître, un triptyque de dix mètres de long, se voyait adjugée 65 millions de dollars. Voilà qui fait cher pour un artiste chinois longtemps considéré comme une curiosité, pour ne pas dire un exotisme de l'Ecole de Paris, où il a vécu dès la fin des années 1940...

Zao aurait eu 100 ans en 2020. Est-ce pour cette raison que, devançant l'anniversaire, le Musée de Pully lui consacre une exposition? Je l'ignore. Oh, elle ne se révèle pas comme les autres! Sophie Kazé et Jan Hendgen montrent au public «Zao Wou-Ki collectionneur». Du moins une partie, Un volet de celui-ci. L'actuel accrochage, disséminé sur deux étages, se concentre sur les œuvres alors contemporaines que l'artiste a acquises. Et reçues. A la fin de son existence, alors qu'il était financièrement bien plus à l'aise, le peintre s'est en effet mis à acheter de l'art asiatique ancien. Il a notamment formé un bel ensemble de bronzes archaïques chinois, donné au Musée Cernuschi de Paris par sa veuve Françoise Marquet. Je les ai vus là-bas. C'était bien. Il n'en demeure pas moins qu'il semble difficile de régater aujourd’hui avec les pièces fabuleuses acquises par l'institution depuis le legs initial d'Henri Cernuschi en 1896.

Un don à Issoudun

Or donc, les deux commissaires ont déployé un ensemble devenu moderne avec les années. Un ensemble qui est pour sa part allé au Musée de l'Hospice Saint-Roch d'Issoudun, que je ne connais pas. Il faut dire que la ville de l'Indre reste peu visitée. C'est à nouveau un choix de la veuve. Zao avait été exposé par l'Hospice en 2008. Il faut dire que ce joli petit ensemble d'environ 70 pièces n'aurait pas trouvé sa place dans le gigantesque fonds de Beaubourg, ni même dans celui du Musée d'art moderne de la Ville de Paris, où Françoise Marquet fut il y a bien longtemps conservatrice. Trop peu important sur le plan de l'histoire de l'art. La grande. La vraie. L'un peu répétitive aussi. Celle qui est faite d’œuvres et de noms phares.

L'artiste, vers 2000. Photo DR

Très bien présentées dans le Musée d'art de Pully, adroitement restauré, dont les fenêtres offrent par ailleurs une vue stupéfiante sur le Léman, les œuvres donnent un bon aperçu des liens d'amitié tissés par Zao. Et ce dès son arrivée en France, début 1948, alors que la Chine s'apprêtait à entrer dans l'ère maoïste. Une grande photo de groupe, posée de 1953, illustre du reste bien ces rapports. Zao occupe le centre. Seule femme, la Portugaise Veira da Silva est à gauche, non loin de son mari, le Hongrois Arpad Szenes. Georges Mathieu reste assis par terre au premier plan. Le Canadien Jean-Paul Riopelle sur un siège, tout à droite. Il y a encore un cinquième larron, que je n'arrive plus à identifier. Probablement le galeriste Pierre Loeb. C'est que ces artistes ont bien changé physiquement avec le temps! Pensez que Zao s'est alors lié avec Pierre Soulages (qui aura 100 ans à Noël), alors que celui-ci peinait encore à se faire connaître à Paris!

Ceux qui n'ont pas percé

Il y a donc aux cimaises du Soulages pas encore noir, du Mathieu des débuts, du Veira da Silva ou du Riopelle. Des pièces de petite taille, en général sur papier. Deux indices donnant l'idée du don ou de l'échange. D'autres noms se faufilent. Ils vont de l'Américaine Joan Mitchell à son compatriote Mark Tobey. Deux européanisés pour l'éternité. Zao n'en a pas moins assez vite mis un pied aux Etats-Unis. Il avait de la famille là-bas. Et bientôt un galeriste pour le représenter. Chez les compagnons de Zao en France, tout le monde n'est cependant pas devenu célèbre. Ce serait trop simple. La postérité opère toujours son choix, pas toujours juste. Parfois heureusement provisoire. J'avoue ainsi ne pas avoir entendu parler de Conrad Marca-Rill ou de Johnny Friedländer. Des gens sur lesquels ont aimerait maintenant en savoir un peu plus. De simples suiveurs ou des peintres n'ayant pas connu leur moment de chance? Il n'existe ainsi encore aujourd'hui qu'un petit public, mais fervent, pour André Marfaing. Une sorte de chapelle.

Une salle de l'exposition. Photo Lausanne Tourisme.

Les pièces présentées datent toutes des années 1950 ou du début de la décennie suivante. Le moment où des débutants tiennent à se regrouper. Ensuite, c'est un peu le silence. Mais l'exposition ne comporte à vrai dire pas que la collection du peintre. Il y a de lui de nombreuses pièces aux murs. Elles montrent un débutant qui tâtonne. Puis un imitateur de Paul Klee. Enfin un talent original. Là, le parcours va jusqu'à la fin. La dernière salle, au second étage, montre de grandes encres sur papier des années 2000, dans la tradition chinoise. Une tradition assumée sur le conseil d'Henri Michaux. Un homme avec qui Zao a beaucoup discuté. Une exposition genevoise en a témoigné, à la Fondation Martin-Bodmer. Il faut noter que le dessinateur et poète belge est largement représenté à Pully. Là, le compagnonnage s'est révélé de longue durée.

Vous l'aurez compris. Il s'agit là d'une manifestation réussie. Ce n'est pas la première fois que la petite institution nous donne comme cela une exposition dépassant la taille de ses murs. L'an dernier, elle avait réussi la meilleure des présentations de Ferdinand Hodler organisées en Suisse à l'occasion des 100 ans de la mort du peintre. Ni Berne, ni Winterthour, ni surtout Genève n'avaient fait aussi bien. Comme quoi, les moyens financiers ne font pas tout!

Pratique

«Zao Wou-Ki collectionneur», Musée d'art de Pully, 2, chemin Davel, Pully, jusqu'au 15 décembre. Tél. 021 721 38 00, site www.museedartdepully.ch Ouvert du mardi au vendredi de 14h à 18h, les samedis et dimanches de 11h à 18h. Enorme catalogue, très cher, édité par Issoudun.


Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."