Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée d'art de Pully expose une toute petite portion de la collection d'Helvetia

La maison d'assurances alémanique achète des oeuvres. Elle en possède plus de 2000. La sélection pratiquée montre un goût très sage se voulant rassurant.

Le "Farbiger Saal" de Thomas Huber.

Crédits: Thomas Huber, Musée d'art de Pully 2020.

Aucun doute. Il existe un goût bancaire, et j’y reviendrai. Les grandes sociétés d’assurances, celles qui encaissent de juteux bénéfices qu’elles font passer pour des provisions, ont-elles du coup aussi un style, un genre, et pour tout dire un «look» en matière de collections artistiques? La question mérite de se voir posée. Le Musée d’art de Pully tente même d’y répondre. La petite institution vaudoise montre ainsi depuis quelques jours une sélection d’œuvres appartenant à Helvetia. Oh, un petit échantillonnage seulement! Sur les quelques 2000 pièces de 400 artistes tombées au fil du temps dans l’escarcelle de la maison originaire de Saint-Gall, il doit y en avoir aux murs moins d’une centaine. Un libre choix de la commissaire Victoria Muhlig, qui a par ailleurs invité quatre des plasticiens installés aux murs à concevoir des œuvres originales pour ce parcours sobrement intitulé «Perspectives» (1).

Tout a commencé dans les années 1940. Hans Theler, directeur de la Nationale Suisse Assurance, a commencé à acquérir des peintures pour décorer son entreprise. Il s’appuyait sur les conseils d’historiens de l’art pour ce qui était des toiles «historiques» de Giovanni Giacometti ou Ferdinand Hodler. Il suivait aussi ce que le dossier de presse appelle «ses coups de cœur». Les assureurs ont donc aussi un cœur. Puis, ainsi que les choses arrivent souvent, il y a eu fusion. La Nationale Suisse s’est faite absorber par Helvetia. Comme l’UBS possède le fonds artistique de la SBS, la partie gagnante a engrangé au passage les bijoux de famille de celle qui s’était montrée la plus faible. Mais elle a complété l’écrin. D’où les 2000 numéros actuels de l’inventaire d’un ensemble aujourd’hui conservé à Bâle. «Il s’inscrit dans une tradition locale de soutien aux arts et de mécénat culturel.» Les Hoffmann, les Beyeler et Helvetia même combat! On est ravi de l’apprendre.

Ne pas choquer

Qu’y a-t-il donc au Musée d’art de Pully? Rien finalement que de très attendu! Et c’est là que j’en reviens aux banques du début. Dans ces lieux possédant en commun le but de rester voués à l’argent, il s’agit d’abord de ne pas choquer. Rien de pornographique, ni même d’un tant soit peu égrillard bien sûr. Aucune chose non plus pouvant ne serait-ce que suggérer l’idée d’un désordre. Tout doit respirer une certaine rigueur. D’où une importance extrême donnée au paysage (pays-sage, dirait Jean-Luc Godard). Il y va là un peu de l’identité nationale. Et après tout, l’entreprise se nomme Helvetia. La campagne dégage en plus une idée d’harmonie. Même s’il y a parfois une «absence de réalité géographique», visiteurs et clients restent ainsi en terrain connu. De Carl Liner à Miriam Cahn en passant par Max Gubler, c’est en même temps à Pully le défilé des valeurs sûres. Les «fondamentaux», comme ont dirait dans le «private banking».

Avec les «Esthétiques géométriques», pas de risques inconsidérés non plus. Si l’abstraction lyrique peut parfois faire peur, avec ses coulées plus ou moins contrôlées de peinture, les cercles et les carrés gardent quelque chose de rigoureux qui rassure. Du Camille Graeser, du Jean Baier, du Claude Loewer ou même de l’Olivier Mosset et du John Armleder vous assoient une paroi de bureau. On peut y parler chiffres en dessous sans avoir l’air de charlots. Il y a bien sûr un peu de fantaisie avec Philippe Decrauzat. Les lignes ondulées noires et blanches du Lausannois donnent légèrement mal au cœur (prenez vite votre capsule de Dramamine!). Mais il s’agit là d’un désordre sachant rester très convenable. Pas une ligne qui tremble. Pas la moindre saleté dans le noir. C’est propre, en ordre. C’est bien suisse.

Espaces constuits

Même topo avec «Les espaces construits». Ils se doivent par définition d’être stables. Le Thomas Huber faisant l’affiche peut bien sembler bariolé de rose et de violet, mais il s’agit simplement d’une «salle en couleur». Une grosse boîte qui tient la rampe. Rien de branlant non plus chez Daniel Karrer ou Moori Lee. Le public peut donc passer sans inquiétude aux «Figures». Des figures bien campées elles aussi, même si elles sont signées Josse Bailly, Miriam Cahn ou par une Silvia Bächli pour une fois sortie de ses grands traits de peinture à l’eau. A une époque où l’art doit à ce qu’il paraît inquiéter, ou du moins remettre ses regardeurs en question, les voilà rassurés. Ils sont certes dans le moderne, garant d’une vision d’avenir, mais pas trop. Si les temps changent, il ne faut pas que ces enfants gâtés que sont les artistes viennent tout chambouler! Les affaires sont les affaires, comme disait dans son livre Octave Mirbeau. Ces sales gosses sont après tout là pour faire joli. Et cultivé, pendant qu’on y est… Il ne faut donc pas s’étonner si «Perspectives» acquiert du coup un côté plutôt décoratif.

(1) Beni Bischof, Andriu Deplazes, Monica Ursina Jäger et Albrecht Schnider.

Pratique

«Perspectives, La collection d’art Helvetia», Musée d’art de Pully, 2, chemin Davel, Pully, jusqu’au 6 décembre. Tél. 021 721 38 00, site www.museedartdepully.ch Ouvert du mercredi au dimanche de 14h à 18h.

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