Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée Cognacq-Jay raconte "La fabrique du luxe" au XVIIIe siècle à Paris

Les marchands-merciers ne se contentaient pas de vendre des produits tout faits. Ils commandaient à des équipes d'artisans des objets inédits et ruineux. Beaucoup d'entre eux finissaient par faire faillite

Un des assemblages typique du XVIIIe siècle. Des porcelaines d'origines diverses se voyaient associées avec des monture de bronze pour créer un objet plus ou moins utilitaire.

Crédits: Musée Cognacq-Jay, Paris 2018

Parler de marchands-merciers donne vite l'expression de rester dans le textile et ses dépendances. L’œil imagine une mercerie avec ses bobines de fil, ses fermetures éclairs, ses boutons et ses pressions. Un univers au bord de la mort clinique, du reste. Si je devais chercher une telle boutique à Genève ou à Lausanne, je ne saurais plus trop où aller. Tempi passati! Ce petit monde était lié à la couture à domicile, balayé par la confection et le «Made in China».

Au XVIIIe siècle, comme le rappelle aujourd'hui le Musée Cognacq-Jay de Paris, c'était bien autre chose que de l'ouvrage de dames. Les marchands-merciers constituaient «La Fabrique du luxe». Divisée en vingt branches, la profession s'occupait de tout ce qui touchait au décor de la vie quotidienne. Il y avait bien sûr le textile, dont le sommet demeurait le tissu d'or, mais aussi les jouets, les tabatières, les accessoires de mode, les tapisseries ou... les objets de dévotion. Par extension, la mercerie était arrivée à inclure les tableaux, meubles, bronzes ou horloges. Dans le système compartimenté des corporations, il fallait que chaque métier entre quelque part. A chacun son petit tiroir. Il ne faut pas s'étonner si les règlements régissant ces occupations ont constamment changé. Apparue en 1137, ce qui n'est pas hier, la corporation a reçu ses statuts de base en 1268 (c'était sous saint Louis) avant d'en adopter d'autres en 1613. Avec les ajustements que cela supposait périodiquement. Elle ne disparaîtra comme les autres qu'en 1791. Notons que comme souvent l'idée révolutionnaire datait de Louis XVI. Turgot avait proposé l'abolition générale dès 1776.

Le haut du panier

L'exposition de Cognacq-Jay saurait d'autant moins empoigner l'ensemble du problème que ses espaces d'exposition dans le Marais restent minuscules. Comme c'est généralement le cas, elle s'intéresse au haut du panier. Il est ici question des marchands les plus riches et les plus influents. Ceux qui forment donc «La fabrique du luxe». Après la salle introductive, qui situe l'étendue du problème (la corporation comprenait 3207 membres actifs en 1775), elle passera à de prestigieux cas particuliers. Au moins le visiteur aura-t-il une idée de la répartition générale des échoppes grâce à une carte. Il notera que le quartier du luxe reste constant à Paris. Les concentrations s'opèrent du côté du Palais Royal ou de Saint-Honoré. Les seuls grands disparus sont les deux ponts sur la Seine couverts de maisonnettes. Ces dernières se sont vue arasées sous Louis XVI pour les raisons de sécurité (et de circulation). Il n'y avait rien de mieux que ces constructions légères pour propager les incendies!

Le reste des espaces (trois autres salles seulement) explique donc au public, souvent féminin et assez âgé, comment ces entrepreneurs ont modelé une partie du goût. Ils ont commandé des pièces exceptionnelles à des équipes d'artisans, trusté des produits comme la porcelaine de Sèvres à partir des années 1750 et utilisé une partie du stock d'objets exotiques arrivés en France de Chine ou du Japon. Leurs petits meubles constituent donc des métissages avant la lettre. Une commode pouvait se retrouver parée de panneaux de laque empruntés (mais jamais rendus!) à un paravent. Des groupes en Meissen devenaient des luminaires avec l'adjonction d'une monture de bronze doré (les Anglais disent joliment «ormoulu») et de quelques fleurs en céramique sortant d'une manufacture française. Simon-Philippe Poirier demanda même à Sèvres de grandes plaques peintes, afin d'en garnir des secrétaires ou des commodes, dont il obtint du coup le monopole. Daguerre se rabattit du coup sur les les frises blanches sur fond bleu de l'Anglais Wedgwood, qui ornèrent des meubles ou des pendules parisiens.

Nombreuses faillites

Tout cela coûtait bien sûr horriblement cher. Cela supposait des capitaux, des exécutants rodés et des acheteurs. Un gros problème en France, où la Couronne payait très mal et une haute noblesse déjà désargentée souvent pas du tout. Les différentes histoires racontées au Musée Cognacq-Jay (une par marchand-mercier choisi) se révèlent donc pleines de haut et de bas. Elles se terminent souvent par une faillite, ce qui n'empêchait pas de nouveaux candidats de tenter leur chance. Pour certains, comme Lazare Duvaux, les historiens ont la bonne fortune de posséder le livre de raison pour quelques années. Il y a aussi les comptes royaux. Les chercheurs sont ainsi parvenus à déterminer que Thomas-Joachim Hébert a vendu 120 objets à la Cour (1). Il avait réussi sa fidélisation au sommet. Une réclame comme une autre, le snobisme jouant déjà son rôle. Comme Daustel ou Danet, Hébert n'a pas recours à la publicité imprimée, qui naît au XVIIIe siècle. Autrement, les textes insérés aident bien sûr à comprendre comment le mécanisme du luxe marchait entre la fin du règne de Louis XIV et la Révolution.

Vous l'avez compris. Il y a beaucoup à lire dans l'exposition. La plupart des noms cités ne sont guère connus, même d'un public spécialisé. Le seul resté dans l'esprit demeure Gersaint, à cause de la fameuse enseigne qu'il avait commandé à Watteau (elle se trouve aujourd'hui à Berlin) pour son magasin Le Grand Monarque. Les vitrines contiennent d'autres lectures potentielles comme des étiquettes, des cartes de visite et des gazettes. Il y a finalement peu de place pour des objets réels, d'autres comme le célèbre «Bouquet de la Dauphine» ne figurant à Cognacq-Jay que sous forme de photos en couleurs. La plupart des pièces ont été empruntées au Louvre. J'ai ainsi reconnu l'encoignure peinte en bleu livrée à Mme de Mailly, l'une des premières maîtresses de Louis XV. Ou une autre encoignure (ce type de meubles offre l'avantage d'occuper peu de place) conçue avec des panneaux de laque vers 1780 pour Mme Victoire, une des filles du même Louis XV. Il y a donc peu de découvertes. Originale, passionnante, l’exposition de Rose-Marie Herda-Mousseaux (par ailleurs directrice du Musée Cognacq-Jay) reste en fait un livre mis sur les murs.

(1) «Hébert est cher, mais il a du goût», écrivait Voltaire en 1737.

Pratique

«La fabrique du luxe», Musée Cognacq-Jay, 8, rue Elzévir, Paris, jusqu'au 27 janvier 2019. Tél. 0331 40 27 07 21, site www.museecognacqjay.paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

P.S. Un certain nombre de lecteurs m'ont demandé comment accéder aux articles anciens de cette chronique, le site n'indiquant de manière claire que les sept dernières contributions avec ma photo. C'est très simple. Il suffit de cliquer sur mon nom en faut de l'article. La liste apparaît alors, en allant du plus récent au plus ancien.

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