Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée Cognacq-Jay présente à Paris les dessins de la "Génération en Révolution"

C'est le Musée Fabre de Montpellier qui a fourni l'ensemble des oeuvres, tirées de ses collections. Il y a là 80 feuilles signées David, Guillon-Lethière, Gérard ou Prud'hon.

A tout seigneur, tout honneur. Un dessin de François-Xavier Fabre lui-même.

Crédits: Musée Fabre, Montpellier 2019.

Ce n'est pas l'exposition qui fait le «buzz», comme «Le Modèle noir» à Orsay ou une «Collection Courtauld» ayant tout bêtement traversé la Manche pour se retrouver en fanfare à la Fondation Vuitton. Situé depuis 1990 dans l'ancien Hôtel de Donon, rue Elzévir, le Musée Cognacq-Jay reste un endroit discret. Il offre en plus le défaut, aux yeux actuels, de refléter «Le goût du XVIIIe». Le Siècle des Lumières, pour ce qui est du moins des beaux-arts, est passé de mode. On imagine aujourd'hui mal des propriétaires de grands magasins empilant les tabatières sous des tableaux de Greuze, comme le faisaient les époux Cognacq, les créateurs de La Samaritaine.

Chaque année, Cognacq-Jay organise au moins une grande exposition, consacrée par force au XVIIIe. Il y a ainsi eu un excellent Jean-Baptiste Huet et un projet sans doute trop ambitieux sur Venise. Il ne faut pas oublier l'exiguïté des lieux. Les espaces temporaires se limitent à trois chambres et un couloir. La chose ne décourage pas l'équipe dirigeante, qui vient pourtant de profondément se modifier. La directrice Rose.Marie Herda Mousseaux vient de partir, voilée ou non, pour Abu-Dhabi. Son adjoint Benjamin Couilleaux a repris la tête de ce vaisseau en perdition que demeure le Musée Bonnat-Helleu à Bayonne. Fermé en 2011, le bâtiment vient seulement d'entrer en travaux alors qu'il recèle une ds plus belles collection de France. C'est aujourd'hui Annick Lemoine, plutôt versée dans le XVIIe, qui a repris Cognacq-Jay.

Une exposition hors les murs

L'actuelle présentation est encore due à l'ancien «team». Il s'est associé au Musée Fabre de Montpellier, qui a apporté le tout sous forme de paquet ficelé. Les 80 dessins réunis sous le titre de «Génération en Révolution» (1) proviennent donc tous du fonds languedocien. Si le Fabre rénové est immense, il n'en va hélas pas de même pour sa salle d'art graphiques. Un endroit assez misérable dans un entresol. Aussi son inamovible directeur Michel Hilaire, en place depuis 1992, a-t-il opté pour une présentation hors les murs. La capitale fait toujours du bien pour l'ego. Membre des institutions de la Ville de Paris, Cognacq-Jay bénéficie en plus d'une publicité jusque dans le métro.

Les 80 feuilles présentées (dont beaucoup restaient inédites) datent des années 1770 à 1815. Une période charnière. Le musée ne devrait pas pour autant parler de «prélude à la modernité», tant ces mots me semblent galvaudés. Le néo-classicisme en forme en réalité l'exact contraire. Il s'agit là d'un nouveau retour aux canons antiques. C'est du reste le moment où Rome redevient «the place to be». L'Académie de France y reçoit d'ailleurs les élèves primés par Paris au Palazzo Mancini, puis à la Villa Médicis. Il s'agit pour eux d'étudier de près les tableaux célèbres, mais surtout les restes antiques anciennement ou nouvellement découverts. La seconde moitié du XVIIIe voit se développer, non sans un certain désordre, ce qui deviendra l'archéologie. On parle alors encore d'"antiquaires".

Nombreuses académies

Il y a certes des feuilles de composition (2) aux murs de Cognacq-Jay, dont l'incroyable «Gifle» de Fragonard, mais le public y découvre d'abord un certain nombre d'académies. Autrement dit des nus, exclusivement masculins. Il y a là des exercices très réussis de Girodet, de Suvée, de Prud'hon et bien sûr de ce François-Xavier Fabre (1766-1837). Un homme qui passera l'essentiel de sa vie en Italie avant de revenir à Montpellier, donnant puis léguant ses œuvres et ses collections à la Ville afin de créer un vrai musée. Fabre avait gardé beaucoup de choses de sa main. Il avait obtenu des esquisses de ses contemporains. Une base solide ne demandant qu'à se voir complétée. Soutenu par Montpellier-Métropole, le musée reste aujourd'hui l'un des plus actif du pays sur le plan des achats, même si ces derniers portent essentiellement sur la peinture. Elle peut se voir accrochée en permanence aux murs, contrairement au papier.

"Ménélas perçant de sa lance le cou d'Euphorbe" de Jacques Gamelin. Photo Musée Fabre, Montpellier 2019.

Sur les cimaises de Cognacq-Jay, le public peut ainsi retrouver des gens comme Guillon-Lethière, le premier artiste métis français, Réattu, Meynier, Vincent, Gamelin, Ménageot, Hennequin, Regnault ou Gérard. Tous ne sont pas des stars, même si l'histoire de l'art vient de réhabiliter nombre d'entre eux. Il y a aussi là, ce qui est bien, des provinciaux. Hennequin est de Lyon, Gamelin de Carcassonne, Réattu d'Arles. Ils ont accompli, non sans difficultés, leur parcours dans des cités périphériques à leur retour de Rome. La chose leur a permis de développer des personnalités différentes, pour ne pas dire divergentes. Si Hennequin, compromis après 1794 par son radicalisme révolutionnaire, n'est sans doute pas un grand peintre, il s'agit d'un dessinateur dont le trait de plume se reconnaît au premier coup d’œil.

La déception David

Il n'y a finalement qu'une déception à Cognacq-Jay. C'est Jacques-Louis David (1748-1825) . Le chef de file "himself". Celui à qui le grand public résume le néo-classicisme français. Il y a ici du maître deux feuilles. La première est un croquis, présent à mon avis uniquement à cause de sa belle attribution. La seconde une grande composition. Je veux bien qu'il s'agisse sans doute d'une première pensée. Il n'empêche qu'on voit combien l'homme parvenait à la perfection à force de travail. Il n'était en fait pas doué. N'importe quel petit nom, ici, brille davantage que lui. Si l'on regarde avec ses yeux, et non en utilisant l'enseignement reçu, le verdict peut se révéler impitoyable.

(1) Le commissariat a été assuré par Florence Hudowicz, conservatrice des dessins à Montpellier, et Benjamin Couilleaux.
(2) Avec bien sûr des sujets antiques rares et compliqués. J'ai retenu un «Ménélas perçant de sa lance le cou d'Euphorbe» de Jacques Gamelin, typiquement homérique.

Pratique

«Génération en Révolution», Musée Cognacq-Jay, 8, rue Elzevir, Paris, jusqu'au 14 juillet (une date bien choisie!). Tél. 00331 40 27 07 21, site www.museecognacqjay.paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Une partie de l'accrochage devrait se voir modifiée pour des raisons de conservation le 13 mai.


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