Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée Cernuschi de Paris, voué aux arts asiatiques, sort à nouveau de travaux

L'institution municipale retrouve ses murs rouges rouge d'origine. Il en a profité pour changer aux deux tiers les pièces présentées. Henri Cernuschi se retrouverait chez lui.

L'affiche de la réouverture.

Crédits: Museé Cernuschi, Paris 2020.

C’est la réfection de la réfection. Le signe, entre autres, que je fais ce métier depuis longtemps (1) En 2005, je «couvrais» pour la «Tribune de Genève» la réouverture du Musée Cernuschi à Paris. Il s’agissait alors de la remise totale sur le métier d’un bâtiment de la fin du XIXe siècle. Vieillot. Poussiéreux. Fatigué. Mais c’était aussi à l’époque une institution dynamique, sachant créer des événements de portée nationale et même internationale (la preuve, c’est que je venais de Suisse!). Elle le devait beaucoup à Gilles Béguin. Un vrai directeur, doublé d’un cinisant de premier ordre. Gilles vous lisait les signes inscrits sur un vase en bronze archaïque vieux de trois mille ans comme vous parcourez votre journal préféré chaque matin. J’en restais soufflé. Pour tout dire baba.

Sur la mezzanine. Au centre, le bronze doré légué par la poétesse Renée Vivien en 1914. Photo FrenchChina 2020.

Gilles Béguin a pris sa retraite, cette mort douce, en 2010. Il a été remplacé par Christine Shimizu, qui arrivait de Guimet, ce qui la faisait passer de l’État à la Ville de Paris. Une japonisante. Un règne que l’on savait court. La dame frisait déjà la soixantaine. Depuis 2015, c’est donc Eric Lefebvre qui se retrouve à la barre. C’est lui qui a piloté les actuels travaux, d’une durée de neuf mois. Une sorte de grossesse par conséquent, qui a abouti à une réouverture le 4 mars dernier. Le temps d’accueillir quelques visiteurs dans les salles permanentes avant le confinement. Le musée n’offrait pas d’exposition temporaire, celles-ci logeant aurez-de-chaussée. C’est d’ailleurs là un problème. La Ville de Paris soutient plus ou moins ses musées dans l’ordre de leur fréquentation. Le chouchou a longtemps été le Musée d’Art moderne. Ce serait aujourd’hui plutôt le Petit Palais.

Un banquier républicain

Quelles choses ont-elles changé entre 2019 et 2020? Rien, fondamentalement. De toutes manière, en 2005, on n’avait déjà guère touché à l’édifice élevé en 1873-1874 par William Bouwens de Beijen pour Henri Cernuschi (1821-1896). Un banquier (2), journaliste et collectionneur d’origine italienne, auxquelles ses opinions républicaines avaient valu beaucoup d’ennui depuis les révolutions italiennes ratées de 1848 jusqu’à la France de Napoléon III. Et encore la France n’était-elle pas encore devenue à moitié antisémite, comme ce sera le cas lors de l’Affaire Dreyfus! Cernuschi avait voulu une sorte de mausolée pour ses collections, formées lors d’un voyage en Extrême-Orient entre 1871 et 1872. Il avait acheté là-bas 5000 objets. Tout était à vendre dans une vieille Chine qui s’effondrait et dans un Japon où disparaissait la classe des samouraïs. Le plus curieux était que l’homme vivait à domicile dans cet espace muséal.

Le portrait d'Henri Cernuschi par son ami (c'est un tableau-cadeau) Léon Bonnat. Musée Cernuschi, Paris 2020.

Si la première rénovation, celle de 2005, donc, avait rendu les espace plus fluides, rouvert les grandes fenêtres donnant sur le Parc Monceau (dont une magnifique serlienne) et présenté les collections d’une manière plus moderne, elle n’était pas allée jusqu’au bout. Le badigeon beige, ou d’un gris devenu crasseux, était par exemple resté en place. Il datait des années 1930. La mode est à la restitution des couleurs d’origine. Les murs sont donc revenus à un rouge très sombre, qu’il devient du coup difficile de qualifier de «sang». Une importance nouvelle a du coup été donnée aux éclairages artificiels. Encore faut-il que ces derniers tiennent le coup! Lors de mon passage, les projecteurs de plusieurs vitrines avaient lâché, après une semaine seulement de mauvais et déloyaux services. Je ne sais pas si vous voyez à qui ressemblent d’admirables bronzes archaïques vert sombre sur un fond devenu quasi noir. Eh bien, on ne voit précisément plus rien du tout!

Des dons multiples

Le musée est riche. Au legs Cernuschi initial de 1896 se sont joints jusqu’à aujourd’hui toutes sortes de dons et cadeaux. Il y a eu ainsi eu récemment le testament Touron ou la remise par François Marquet des œuvres chinoises antiques collectionnées par son mari Zao Wou-ki. Si le fonds ne possède bien sûr pas la taille, devenue presque inquiétante, du Musée Guimet, il compte tout de même 14 350 pièces. Or le lieu n’est finalement pas si grand que cela. Une cage d’escalier. Une petite salle. Une autre immense, avec mezzanine. Deux autres espaces sur une hauteur coupée en deux. Un très grand appartement, quoi! Autant dire qu’il a fallu que l’équipe d’Eric Lefebvre pratique des choix. Il y avait au maximum, en évitant trop d’entassements, la place pour 650 objets.

Ce tigre japonais du XVIIIe ou du XIXe siècle  appartenu à Sarah Bernhardt. Photo Connaissance des Arts.

Quelle a été la politique adoptée? D’abord le renouvellement. Sur les 650 élus, il y a 430 nouveautés, si j’ose employer le mot. Cela signifie que la montée des réserves s’est accompagnée d’une descente en enfers. Naturellement, le grand Bouddha japonais de XVIIIe siècle (quatre mètres quarante de haut) est resté en place au centre le la salle principale. C’est «La Joconde» de Cernuschi. Une œuvre aussi célèbre que l’énorme récipient Shang en bronze (qui a longtemps passé pour le plus gros bronze archaïque chinois conservé), ramené d’Orient par Henri Cernuschi, n’en a pas moins disparu. Il a fait place à d’autres œuvres inconnues, ou plus vues depuis longtemps, de la même époque. D’autres objets classiques se sont évanouis afin de laisser place à des civilisations jusqu’ici sous-estimées. Le Vietnam très ancien de l’époque Dong-Son est sorti des caves. Cet ensemble cohérent résulte de fouilles pratiquées pour le musée dans les années1930.

Manque de place

Dans l’ensemble, même si l’institution entend aller jusqu’au XXIe siècle, la période couverte s’arrête autour du XIIIe siècle avec la fin de la dynastie Song en Chine. C’est un recentrage sur les points forts, confirmés par des achats et donc récents. Cernuschi tient un peu du «fan club». Son côté plus intime que Guimet, le parrainage d’une municipalité plutôt que de l’État central, l’émulation (ou la rivalité) entre quelques grands collectionneurs contribuent à ces enrichissements. Ils les font aussi aller dans le même sens. Sauf pour le legs Touron qui concerne des porcelaines chinoises d’exportation, assez tardives. Des emplettes, aujourd’hui remisées, ont cependant ajouté un joli panorama de la céramique actuelle en Corée, au Japon et en Chine.

Un masque Liao, une dynastie du Nord de la Chine longtemps sous-estimée. Photo FrenchChina 2020.

Reste que le musée demeure bien petit pour ses richesses, comme beaucoup d’autres du reste. Il commence à avoir un peu trop de tout. C’est là le grand problème actuel. On aura beau agrandir parfois jusqu’à l’absurde, cela suffira jamais, d’autant moins que les accrochages se veulent toujours plus parcimonieux. Avec de grandes plages vides. Il faudra une fois poser la question du gonflement irrationnel de certaines collections. Mais c’est heurter là un tabou. Celui du déstockage. Cela dit, au Cernuschi, rien de bien grave. Par rapport aux millions d’objets du Louvre, que nul ne verra jamais, 14 350 numéros restent une bagatelle!

(1) J’ai ainsi fait deux Nantes, deux Berne et je m’apprête à faire (à la première éclaircie) mon second Amiens. Cela dit, Nantes aura réussi à rater deux fois… Je vous en ai du reste parlé.
(2) Henri Cernuschi a cofondé La Banque de Paris qui, par fusion, est devenue Paribas. Il en est devenu le premier directeur.

Pratique

Musée Cernuschi, 7, avenue Vélasquez, Paris. Tél. 00331 53 96 21 50, site www.cernuschi.paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h30. Le musée demeure bien sûr fermé jusqu’à nouvel avis. Mais il s’agit de nouvelles collections permanentes (ou semi permanentes).

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