Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée Carnavalet a enfin rouvert ses portes à Paris. Une rénovation moyennement réussie

Le plan reste incompréhensible. Il y a moins d'oeuvres exposées. Le bâtiment s'est en revanche vu très bien restauré. Et le public se trouve au rendez-vous.

Le décor de José Maria Sert créé dans les années 19320 pour l'Hôtel de Wendel.

Crédits: Pierre Antoine, Musée Carnavalet, Paris 2021.

Tout a une fin, même l’interminable. Fermé cinq ans, en travaux depuis presque autant, le Musée Carnavalet a fini par rouvrir ses portes fin mai à Paris. Avec une grève du personnel bien sûr, afin que le public se retrouve mieux dans l’ambiance locale. Il y avait visiblement une attente. La réservation se réserve pour une fois indispensable, alors que le Louvre et surtout Beaubourg en restent toujours au point mort. Les Parisiens aiment l’institution racontant leur histoire, «depuis le mésolithique». Ils espéraient donc la retrouver, avec sa surabondance et son aimable désordre. Il faut dire que depuis le début du chantier ont couru des bruits désagréables. Tout se serait voulu repensé, pour entrer de plain-pied dans le XXIe siècle. Interactivité, bornes et tutti quanti. Une seule chose sûre. Les visiteurs ne pourraient pas se plaindre à Delphine Lévy, de Paris Musées, qui pilotait le projet. Elle est morte en 2020, ne laissant pas de regrets unanimement éternels.

La galerie des enseignes, partiellement vidée de son contenu pour permettre la location. L'escalier au fond est nouveau. Photo Didier Rykner, La tribune de l'art.

Comment se porte Carnavalet à l’arrivée? Mieux que prévu, finalement! Les gadgets électroniques ne sont pas là. Ou peu. La disposition générale des collections est ressortie des bâches sans grandes différences. Il y a un peu moins d’objets présentés, ce qui dérange un peu quand on sait que l’institution en possède autant. Il semble en plus que les réserves soient parties pour une lointaine banlieue. L’architecte des Monument historiques François Châtillon a préservé l’enveloppe de son mieux. Je rappelle que Carnavalet n’occupe par le seul hôtel particulier du Marais de ce nom, sans cesse modifié depuis la Renaissance. Il a reçu en complément, pour un agrandissement du fonds aux XIXe et XXe siècle, l’Hôtel de Lepeletier de Saint-Fargeau en 1989. Les deux bâtiments se voient reliés par des sortes de ponts internes, un lycée très IIIe République se dressant entre les deux. L’école se voit du reste dédiée à Victor Hugo. La légende des siècles...

Espaces vidés pour la location

Valérie Guillaume a pratiqué les choix finaux. Assez contestée, du moins par la nostalgiques du Vieux-Paris, la nouvelle directrice s’est voulue dans l’air du temps. Elle dépend en plus logiquement de la Mairie de Paris, où trône une Anne Hidalgo se croyant maintenant un destin national. Il fallait donc aussi penser au musée comme lieu de location pour des fêtes et banquets. Comme au Petit Palais, de grands espaces se sont ainsi vus désertifiés. Adieu l’Orangerie, où se voyaient naguère des choses intéressantes! Exeunt (c’est le pluriel d’«exit») les maquettes de la célèbre salle d’entrée, créée en 1914, où pendent les anciennes enseignes de bois ou de fer forgé! En dépit de leur nom, les petits fours prennent de la place, et elle reste ici mesurée. Le musée revu par le cabinet d’architectes Snøhatta (Oslo-New York) n’a pas gagné un seul mètre carré. Il en occupe légèrement moins de 4000, soit la moité de la surface du Kunstmuseum de Bâle, dont je vous parle souvent. Moins de 4000 pour un musée d’histoire, c’est finalement peu!

Le décor remonté très 1660 de l'ancien Hôtel Colbert de Villacerf. Photo Pierre Antoine, Musée Carnavalet, Paris 2021.

Le problème, que Valérie Guillaume va bien sûr contourner lors des entretiens accordés à une presse pourtant bonne fille, c’est que Carnavalet constitue AUSSI un musée d’art. Par divers biais, il accueille de très bons tableaux, vus ici sous l’angle narratif. Ils vont des portraits Grand Siècle de Nicolas de Largillère à celui, fabuleux, par le baron Gérard d’une Madame Récamier offerte à la convoitise du spectateur. Et, côté urbain, des Hubert Robert racontant la démolition sous Louis XVI des maisons bâties sur les ponts de la capitale au décor conçu vers 1925 par José Maria Sert pour l’Hôtel de Wendel sur le thème du cortège de la reine de Saba. Il fallait en tenir compte. Là, pas trop de reproches, même si Juliette Récamier semble coincée sur sa cimaise. L’essentiel s’est à mon avis vu sauvé, le nombre d’œuvres exposées passant tout de même de 4500 à 3800. Une solide cure d’amaigrissement.

Intérieurs rafraîchis

Il n’y a pas que les beaux-arts. Paris ayant été littéralement éventré entre 1850 et 1914 pour créer la ville toute en ligne droites voulue par le baron Haussmann, Carnavalet en a accueilli les débris anciens. Des décors d'hôtels particuliers remontés, que les Anglo-saxons appellent des «period rooms». Ces merveilles, qui concernent pour surtout les XVIIe et XVIIIe siècles, ont juste été rafraîchies. Un peu trop. On en arrive presque à l’état de neuf. Notons cependant que l’omniprésente Nathalie Crinière, la décoratrice vue partout ces dernières années, a démantelé certains ensembles. Pourquoi avoir ainsi séparé les éléments de boiserie du Café Militaire, l’une des premières réalisations de l’architecte néo-classique Nicolas Ledoux?

Le portrait de Juliette Récamier par le baron Gérard. Cette icône se retrouve aujourd'hui coincée dans les labyrinthiques salles du XIXe siècle. Photo DR.

Le principal reproche à faire réside ailleurs. Le visiteur n'en finit plus de se perdre pour une raison bien simple. Le plan de Carnavalet reste aussi incompréhensible qu'avant les travaux. Le public a beau se mouvoir avec des cartes, il n’y pige rien. Une erreur d'orientation, et il se retrouve parmi les produits des fouilles archéologiques se trouvant comme de juste dans les magnifiques sous-sols. Un faux aiguillage et il a dépassé la reconstitution du cabinet doré de l’Hôtel Colbert de Villacerf, l’un des sommets du premier style Louis XIV. Une dernière fausse boussole, et il aura contourné sans le vouloir les nouvelles salles devant refléter la cité actuelle et son mobilier urbain. C’est pourtant là un intéressant reflet du goût municipal contemporain, que le vulgaire appellerait (mais dois-je utiliser des mots pareils?) un goût de chiottes. Au propre comme au figuré du reste, vu la monumentalité des vespasiennes parisiennes actuelles…

Chiffres arabes et romains

Alors, réussite? Echec? Un peu des deux. Il est permis de s’attrister sur l’éclipse de certaines œuvres, comme le monumental «Saint Martin» de Georges Lallemand, naguère présent dans un escalier. Il me servait de point de repère et a aujourd'hui sa place toute trouvée au futur Musée du Grand Siècle. On peut se féliciter en revanche de la mise en valeur réelle de certains objets, qui respirent enfin. Quant à la querelle des chiffres arabes et des chiffres romains, seule chose dont la presse française se soit réellement fait l’écho lors e la réouverture de fin mai, c’est un pétard mouillé. Ou mieux encore un pet dans l’eau. Louis XIV n’est écrit Louis 14 que dans les textes destiné en bas de cimaise aux enfants. Il est vrai que j’ai en revanche vu «14e siècle» quelque part. Unifier le tout serait-il donc un «travail de Romains»?

Restauration des boiseries de l'ancien Hôtel d'Uzès. On n'a pas pleuré les dorures. Photo Musée Carnavalet, Paris 2021.

Pratique

Musée Carnavalet, 23, rue de Sévigné (la marquise avait ici son logis), Paris. Tél. 00331 44 59 58 58, site www.carnavalet.paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Entrée gratuite, sauf pour les expositions temporaires.

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