Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne présente Maurice Denis avec "Amour"

Le peintre français (1870-1943) a fait partie des avant-gardes au temps des Nabis. Puis il a adopté la voie classique. La rétrospective s'arrête en 1914.

L'un de premiers autoportraits de Denis, qui s'est souvent représenté. Il a ici 19 ans. Nous sommes en 1889.

Crédits: DR.

«Amour». Le mot s’imposait-il? Apparemment oui. «La première période de ma peinture c’est l’amour...», écrivait Maurice Denis le 31 décembre 1939 dans le «Journal» qu’il tenait fidèlement depuis l’été 1884. Alors que la guerre n’avait déjà plus rien de «drôle», le peintre passait pour le tardif successeur de Pierre Puvis de Chavannes. Un monsieur très officiel. Chaque année, ou presque, il décorait de grandes compositions mates aux tons clairs une église, une école, un théâtre ou un musée à l’aide d’un atelier qu’on devine considérable. L’homme devait du coup regarder en arrière avec nostalgie. Vers 1890, il se trouvait avec ses condisciples amis Nabis au cœur de l’avant-garde. Vu l’emballement qu’avaient connus les beaux-arts depuis, il s’était d’autant plus vite vu dépassé que ce théoricien avait adopté dès les années 1910 un classicisme assumé certes, mais un brin sulpicien. Le grand rénovateur de la tradition sacrée avait souvent viré au sucré.

Pas de soucis de ce côté-là! L’actuelle rétrospective consacrée à Denis par le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne (MBC-a), la première en Suisse depuis celle de Zurich en 1972, s’arrête en 1914. Une date charnière. Une date charnier. La guerre va ensuite bouleverser le cours des vies et mettre fin pour un temps aux avant-gardes. Maurice Denis n’était pas le seul à vouloir à ce moment déjà revivifier la tradition française, avec ce qu’elle supposait d’acquis. La figuration bien sûr, que notre homme n’avait fait que styliser un temps. Mais aussi une certaine sagesse d’inspiration. L’impressionnisme français se situait aux antipodes de l’expressionnisme germanique. La production religieuse de Denis, fervent catholique (mais tout de même ami intime d’André Gide, un protestant de sulfureuse réputation!) n’aura donc rien de tourmenté jusqu’à sa mort en 1943. Aucun rapport avec celle, plutôt sanguinolente, de Georges Desvallières (1861-1950), à qui le Petit Palais de Paris a rendu un magnifique hommage en 2016!

Marthe, muse, épouse et mère

Mais, avant cela, Maurice Denis aura été peintre de chevalet. Un proche de Bonnard, Vuillard, Ranson et Roussel… Et en plus épris d'une créature de rêve! Avec Marthe qui sera sa muse, puis sa fiancée, son épouse dès 1893 et enfin la mère de sept des enfants (il en aura deux autres d’un second mariage après sa mort), le peintre a trouvé celle qui incarnait l’amour aussi bien sacré que profane. Un peu comme les deux femmes assises dans le célèbre tableau du Titien à la Galerie Borghèse de Rome. Il y a en effet une spiritualité diffuse dans chacun des gestes quotidiens accomplis par cette beauté placide. Son mari la vénère comme une sorte de sainte, sans jamais lui faire quitter son rôle traditionnel. Marthe ne porte pas pour rien le prénom de l’incarnation biblique de la femme active au foyer, par rapport à la contemplative Marie. Maurice Denis ne se fait pas faute de le rappeler au spectateur dans des tableaux aux tonalités volontiers mystiques.

Mais il n’y pas que cela! Cet art peut aussi se révéler charnel avec des plages dénudées, des mythologies érotiques (au propre, avec le thème de «L’amour et Psyché») et des jardins aux plaisirs simples, mais concrets. Maurice Denis n’a rien d’un ascète. D’un puritain. Le nu ne l’effraie pas. Il y a un temps pour tout, même si nous nous trouvons d’évidence dans un univers plus retenu, plus familial surtout, que chez son bientôt ex-condisciple Pierre Bonnard. Aucune mondanité cependant, comme chez cet autre vieux compagnon de route qu’est Edouard Vuillard, devenu l’auteur de grands portraits des célébrités. Nulle aigreur misogyne chez Denis non plus, à l’instar de celle d’un troisième ami de jeunesse, Félix Vallotton. Il suffirait pour s’en rendre compte de mettre côte à côte leurs baigneuses...

Un seul étage

De tels rapprochements ne se voient pas faits ici. Catherine Lepdor du MCB-a, qui assure le commissariat avec Isabelle Cahn d’Orsay, s’est sagement contentée d’une exposition courte et dense. Un étage du bâtiment lui suffisait. A nous aussi, du reste. Il fallait éviter les redites d’un artiste ayant énormément produit. Montrer le meilleur. Le plus inspiré. Mettre en valeur des prêts exceptionnels. On se souvient que le MCB-a avait fourni au Musée d’Orsay le plus clair du contenu de son exposition Charles Gleyre en 2016. La rétrospective actuelle tient un peu due la contrepartie. D’où l’envoi à Lausanne de trois toiles ne voyageant pas facilement. Il y a d’abord l’imposant «Hommage à Cézanne» de 1900, qui reprend le principe des réunions d’artistes de Fantin-Latour. Un tableau ayant appartenu à Gide. Puis «Les Muses» de 1893. Une icône flirtant avec le symbolisme sans vraiment y adhérer. Je citerai pour finir le triple «Portrait d’Yvonne Lerolle», où Denis, comme il le fait souvent, représente plusieurs fois la même personne sur une unique toile.

A côté de tels apports, il devenait impossible de mettre n’importe quoi. Il y avait une qualité à respecter. Sur des murs simplement peints de tons pastels (on n’est pas au MAH genevois avec la débauche de décoration de «Marcher sur l’eau»!) se succèdent ainsi des toiles importantes soit par leur qualité, soit par leur sujet. Le MCB-a lausannois, qui possède en propre quatre Denis, peut ainsi proposer à partir de son fonds une baignade de grande envergure comme une rare vue de Moscou. Denis était aller porter là-bas l’histoire de Psyché, destinée au salon de musique du collectionneur Morozov. Les esquisses pour cet ensemble un peu décevant, présenté il y a quelques années à Paris, se trouvent à côté. Nous sommes ici proches de la date butoir de 1914…

Décors genevois

Et après? Eh bien ce serait une autre histoire, difficile à raconter dans un musée. Impossible de déplacer des ensembles énormes, marouflés sur des murs de Paris, mais aussi Thonon-les-Bains ou Genève. La «Rome protestante» a en effet abrité cinq décors au moins de ce papiste convaincu. Mais l’un de ses filles avait épousé le peintre genevois Marcel Poncet! Deux d’entre eux peuvent se voir sans trop de mal. Il s’agit de vitraux dans l’église Notre-Dame, à côté de la gare de Cornavin, et surtout de l’église Saint-Paul à Chêne. Une œuvre d’art totale des années 1910, avec une immense composition collée sur toute la hauteur du mur courbe de l’abside. Le magasin de fourrures Le Tigre Royal, rue du Rhône, s’est vu dépouillé de ses ornements bien avant de disparaître. L’ONU a remisé dès les années 1950 un vaste décor conçu pour l’une de ses salles. Plus personne ne l’a vu depuis. Il semble enfin difficile de découvrir la «fresque» conçue en 1931 pour le Bureau international du Travail. Il s’agit aujourd’hui de l’OMC, avec ce que cela suppose de barrages de police… Cela dit, le morceau de bravoure du BIT, que j’ai vu une fois, n’est pas ce que son auteur a donné de mieux!

Pratique

«Maurice Denis, Amour» Musée cantonal des beaux-arts (MCB-a), 16, place de la Gare, Lausanne, jusqu’au 16 mai. Tél. 021 316 34 45, site www.mcba.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu’à 20h.

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