Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée Bourdelle propose le sculpteur entre transmission et transgression

Le Français (1861-1929) a formé des Egyptiens, des Allemands, des Chiliens, des Roumains, des Japonais, des Anglo-saxons ou des Suisses. Il était très ouvert à la création féminine. Une exposition le rappelle aujourd'hui à Paris.

Parmi les élèves de Bourdelle figure l'allemande Hedwig Woermann, d'abord sculptrice, puis peintre.

Crédits: DR

Elle tient un marteau au bout de sa main droite levée et ce qui semble un clou fermement dans son autre pogne. Il ne s'agit pas d'une héroïne biblique. Yaël tuant Sisera, par exemple (1). C'est tout simplement une sculptrice, même si sa robe flottante la gênerait dans la pratique de son art. Sarah Bernhardt, qui a tâté avec talent la taille du marbre à la fin du XIXe siècle, préférait déjà les pantalons. Antoine Bourdelle (1861-1929) a bel et bien voulu nous montrer là une figure symbolique, que reprend aujourd'hui l'affiche. Celle d'une femme s'attaquant à un médium supposé bien plus masculin encore que la peinture.

«Transmission Transgression». L'exposition «trans» du Musée Bourdelle (qui va hélas gentiment sur sa fin) nous montre l'artiste comme professeur. Ou plutôt non. Je dirais plutôt dans son rôle d'accoucheur. Le plus célèbre plasticien français depuis la mort d'Auguste Rodin en 1917 a eu de très nombreux élèves, que ce soit dans son atelier ou à la Grande-Chaumière. Une bonne partie de ces disciples étaient des femmes, venues d'un peu partout. Fanny Moscovici était Roumaine. Henriette Petit Chilienne. Hedwig Woermann Allemande. Il y avait toujours chez lui un contingent d'Anglo-saxonnes. Je me contenterai de citer Flora Mayo (qui a eu une liaison avec Giacometti), Caresse Crosby, Betty Parsons ou Portia Bell. Toutes n'ont pas fait carrière, mais Bourdelle les a éveillées à une création tendant vers la modernité.

Cinq cents élèves

Claire Boisserolles, Stéphane Ferrand et Amélie Simier, les trois commissaires, n'ont pas pris en considération que les dames. Il leur a cependant fallu procéder à des choix. Bourdelle a conseillé environ 500 élèves entre ses débuts à titre privé vers 1890, quand il demeurait pour vivre l'un des praticiens de Rodin, et sa mort en 1929. Le but était aussi d'illustrer le rayonnement mondial de l'homme, connu grâce à ces trois chefs-d'oeuvre que restent sa «Pénélope», son «Héraklès archer» (le «k» fait plus grec) et le «Centaure mourant». Bourdelle recevait des commandes venant jusque d'Amérique du Sud. Les organisateurs de l'exposition ont donc élu des Japonais, des Hongrois, des Egyptiens ou des Russes. Nombreux chez Bourdelle, les Suisses sont du coup restés un peu sur le carreau. J'aurais pourtant aimé une petite note sur Otto Bänninger, qui fut l'époux de Germaine Richier, dont l'étoile monte aujourd'hui très haut. Germaine fut la dernière trouvaille de Bourdelle, à la fin des années 1920. Bänninger, resté bien plus classique d'elle, demeure à redécouvrir.

Que faisaient les élèves? Un peu de tout. Ils apprenaient d'abord, bien sûr. Mais ils ne recevaient pas de leçons. «Je ne suis pas un maître d'école, mais un artiste qui travaille avec vous», leur disait d'emblée Bourdelle. Celui-ci tendait cependant de les sortir d'un académisme jugé stérile. «Ici, il faut casser tous les vieux moules de l'enseignement.» Chacun devait, au final, trouver une voie lui semblant propre. «Le seul système, c'est de ne pas en avoir.» Il y avait là de quoi décontenancer. Bourdelle était cependant le contemporain du cubisme, du futurisme ou du surréalisme. Contrairement à ce qui s'était passé dans la Florence du XVe siècle, la sculpture n'a pas été pionnière dans les révolutions artistiques modernes. Vers 1910, vers 1920 même, elle restait encore à la traîne par rapport à Matisse ou Picasso, eux aussi parfois sculpteurs.

Le phénomène Vera Moukhina

Au fil du temps, les apprentis artistes, qui devenaient parfois modèles pour leurs co-équipiers, développaient donc un style personnel. Mais attention! Bourdelle utilisait souvent les plus doués pour l'assister. Ils devenaient à leur tour ses praticiens. L'homme leur laissait cependant plus de liberté que ne lui en avait accordé Rodin. Trouvant le buste du peintre Jacques-Emile Blanche exécuté selon sa maquette par Audrey James parfait, le maître refusa ainsi de le retoucher. Il poussa même la jeune femme à le signer... à la grande fureur de Blanche qui ne vint jamais en prendre livraison. Il y avait chez lui davantage de générosité.

"L'ouvrier et la kolkhozienne" de Vera Moukhina lors de l'Exposition universelle de Paris 1937.

Quelques noms émergent de l'exposition. Il y a en premier Alberto Giacometti, élève en révolte perpétuelle, ce qui ne démontait pas le maître. Germaine Richier, bien sûr. Mais aussi Etienne Hadju, qui resta six mois seulement dan son atelier. Le Roumain n'arrivait pas à payer son écot. Cléopâtre Sevastos se voit aussi mise en exergue. La Grecque abandonna la pratique pour devenir la seconde Madame Bourdelle et gérer ses ateliers. La femme restait ici une  muse dotée d'un solide sens des réalités. «Quand je l'embrasse, j'étreins le Parthénon», disait d'elle Bourdelle, qui était pourtant un tout petit monsieur. Une place spéciale se voit enfin accordée à Vera Moukhina. La Russe devait revenir en gloire à Paris lors de l'Exposition de 1937. «L'ouvrier et la kolkhozienne» couronnait alors le pavillon soviétique. Ce comble d'académisme de 25 mètres de haut pesant 80 tonnes a été restauré en 2009 afin de retrouver une place à Moscou. On plaint les piétons...

Contrepoint contemporain

Il fallait un contrepoint contemporain à cette exposition, didactique à tous les sens du terme. Qu'est-ce aujourd'hui, dans notre monde décloisonné, qu'un professeur de sculpture? Didier Vermeiren, 67 ans, se prête à l'exercice. Le Belge, qu'on a notamment pu voir à Genève chez Laurence Bernard, ne répond pas de prime abord à l'idée courante d'un enseignant d'une telle branche. Il se situe entre minimalisme et art conceptuel. L'homme, qui ne tient pas dans l'entretien filmé à jouer aux vedettes, propose en fait surtout des ateliers. Des sortes de post-grades. On n'a pas l'impression que c'est chez lui que des bases se verront acquises...

(1) Autre Judith, Yaël tua le général Sisera, qu'elle avait séduit, en lui enfonçant un clou dans la tempe alors qu'il était endormi.

Pratique

«Transmission Transgression», Musée Bourdelle, 18, rue Antoine Bourdelle, Paris, jusqu'au 3 février. Tél. 00331 49 54 73 73, site www.bourdelle.paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Le billet comprend la visite du musée lui-même, de ses ateliers et de ses jardins.


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