Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée Barbier-Muller présente à nouveau les "Barbus Müller". Affaire élucidée!

L'institution privée les avait déjà montrés en 1979. On ne savait alors rien de ces sculptures. Le hasard a permis d'en trouver l'auteur, un Auvergnat des années 1900.

L'un des Barbus Müller de départ.

Crédits: Photo Luis Lourenço.

C’est une longue histoire, et elle ne semble pas terminée. En 1939, alors installé à Paris, Josef Müller découvre chez une antiquaire de sa connaissance, Madame Vignier, des sculptures ne ressemblant à rien. A rien du connu, je précise. Il en achète sept. Elles rejoignent ses collections énormes, où voisinent (et cousinent) des tableaux d’art moderne, des antiques et des exemples de ce qu’on n’appelle pas encore les «arts premiers». Comme le rappelle aujourd’hui Laurence Mattet, directrice du Musée Barbier-Mueller à Genève, «il s’intéressait à tout ce qui est beau et étrange.» Une origine celtique se voit alors timidement proposée. Peu importe! Dans les dépôts où le Soleurois range ses acquisitions, les statues en pierre volcanique se voient classées parmi les productions des «arts lointains». «On a il est vrai alors aussi parlé d’Afrique. D’Océanie...»

La guerre passe. Josef Müller est rentré au pays en 1942. Et voilà qu’il reçoit fin 1945 une lettre dactylographiée d’un peintre que nul ne connaît encore, Jean Dubuffet. Ex-marchand de vins, l’homme s’intéresse à certaines «formes d’art populaire isolées, présentant un caractère instinctif et délirant.» Aucun rapport avec les Celtes, me direz-vous. Seulement voilà! Le Français a vu d’autre spécimens des œuvres dont Josef Müller a acquis sept pièces. Des choses sur lesquelles «on ne possède aucune information.» Il y en a chez le spécialiste de l’Afrique Charles Ratton. Une se trouve même au Musée de Lyon. Dubuffet aimerait bien voir de près les sculptures anonymes de son correspondant. Il les publiera, en cas d’acceptation, dans des cahiers «de l’art brut». Un mot nouveau que ce «brut». La chose sera faite en 1947 dans un fascicule jamais distribué. Le peintre y parle en hommage au collectionneur de «Barbus Müller». «Un jeu de mots», précise Laurence Mattet. «Il y a peu de barbes sur les personnages représentés.»

Une photo remettant tout en cause

La messe semble dite. Les œuvres seraient en fait récentes. On les devrait à un autodidacte, comme Dubuffet les aime. Avec si possible des arrières-plans douloureux. Situation familiale désastreuse. Pauvreté. Internement… Mais impossible d’aller plus loin, ce qui n’a pas empêché le musée privé genevois, alors installé dans un rez-de-chaussée de la rue de l’Ecole-de-Chimie, de montrer ces cailloux puissamment dégrossis en 1979. C’est là que les découvre en 1980, par affiche interposée, Bruno Montpied. Un chercheur lui aussi autodidacte. Cet indépendant, qui travaille à la fois sur place et aujourd’hui à partir d’internet («tout le monde peut de nos jours se lancer de la sorte dans des investigations»), publie des ouvrages sur des créateurs hors normes. «C’est ainsi que j’ai reçu en 2017 d’un ami cette information incroyable. Une photo était à vendre sur eBay. Il était possible d’y voir, dans un jardin, des Barbus Müller.»

L'une des têtes invitées. Photo courtesy Galerie J.-P. Ritsch-Fisch.

L’achat du document se concrétise. Il y a échange d’informations. Cette plaque stéréotypique sur verre répond à une technique abandonnée vers1930. «Cela donnait une fourchette. C’était forcément avant.» Restait à identifier le lieu. La chance, guidée par une autre relation de Bruno Montpied, a joué. «Il y avait, juste au-dessus du champ où se dressaient les sculptures, l’un des plus célèbre monuments d’Auvergne. C’était le baptistère pré-roman de Chambon-sur-Lac, remontant à la fin du Xe siècle.» Expédition sur place, via Google-Map cette fois. La topographie des lieux n’a guère changé depuis. Le pré et son pavillon de la photo sont toujours là. Sans aucune pierre taillée autour, hélas.

Le zouave et le jeune

Comment identifier l’artiste? Par le cadastre, bien sûr! «Je l’ai trouvé, diffusé en ligne jusque vers 1900. Je suis ainsi tombé sur deux personnes portant les même noms et prénoms. Un sobriquet les distinguait. L’un était Antoine Rabany, dit «le zouave». L’autre Antoine Rabany, dit «le jeune». Depuis 1907, le premier était devenu seul propriétaire de la parcelle. C’était lui le candidat idéal.» La presse de l’époque, sortie des tréfonds d’Internet, a fini par le confirmer. Avant 1914, des chercheurs parlaient de ses sculptures comme de productions originales. Il était dit que cet artisan en travaillait quatre à six par an. Plus tard est sorti un article scientifique les qualifiant de faux, inspirés par l’art roman. Rabany était pour sa part mort en 1928. Bruno Montpied et un compagnon sont alors partis en repérage au village. Coup de chance. Encastré dans l’ancienne maison de Rabany, il y avait encore, taillé dans la même lave volcanique, un Barbu Müller…

Un Barbu de Joseph Müller. Photo Luis Lourenço.

Tout cela a bien sûr été publié par le chercheur, devenu l’un des contributeurs du catalogue actuel. L’institution genevoise propose en effet aujourd’hui une nouvelle exposition sur ses Barbus, avec tout «l’aggiornamento» voulu. «Nous avons emprunté un certain nombre de pièces à l’extérieur pour étoffer la présentation», explique Laurence Mattet. Il s’agissait aussi de permettre la confrontation de visu de pièces pouvant se révéler hétérogènes. Tirée d’une lave de couleur différente, l’une d’elle se voit du reste proposée dans une vitrine avec les points d’interrogation nécessaires. Maintenant qu’il n’y a plus de nouveaux noyaux restés ensemble, la tentation d’ajouter des réalisations par affinités stylistiques risque d’aboutir à une nébuleuse.

"Pièces lointaines"

Les ressemblances ne prouvent en effet pas tout. Afin de le prouver, le Musée Barbier-Müller propose en parallèle, dans une petite salle en contre-bas du rez-de-chaussée de la rue Calvin, des «pièces lointaines». Lointaines dans l’espace ou le temps. Mais proches par les apparences. Le visiteur découvrira donc une tête vraiment celtique cette fois. Des pilons antillais. Des statuettes de Papouasie ou de Sierra Leone. Plus des œuvres venues du Vanuatu, d’Ethiopie ou des îles Marquises. Le tout appartenant aux énormes collections du Musée Barbier-Mueller, et disposé avec le soin la caractérisant par la décoratrice Nicole Gérard.

Il ne restait plus qu’à intégrer Jean Dubuffet. C’est chose faite sur la mezzanine avec des dessins et des peintures précoces du maître (les meilleures). Il se découvre là des choses magnifiques, d’un primitivisme évidemment plus calculé. J’ai même vu, tiré de la célèbre galerie de portraits où l’artiste a représenté ses contemporains de Michel Tapié à Pierre Matisse en passant par Francis Ponge, une effigie de Charles-Albert Cingria. Réalisée en février 1950. C’est comme qui dirait le retour par la bande en Suisse romande. Ces Barbus, qui se révèlent en fait régionaux, nous font donc accomplir le tour du monde, avec l’inévitable moment où l’on rentre chez soi.

Pratique

«Les Barbus Müller», Musée Barbier-Mueller, 10, rue Calvin, Genève, jusqu’au 27 septembre. Tél. 022 312 02 70, site www.barbier-mueller.ch Ouvert tous les jours de 11h à 17h. Le musée a finalement fermé "temporairement" le dimanche 15 mars.

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