Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée Barbier-Mueller rend hommage au photographe malien Malick Sidibé

Triple, l'exposition est à la fois consacrée à l'humanitaire, au 8e art et aux arts du Mali. Il y a ainsi sur la mezzanine une kyrielle de chefs-d'oeuvre provenant des réserves du musée.

Nuit de Noël, vers 1970. L'une des icônes de Sidibé présentées par l'institution privée.

Crédits: Succession Malick Sidibé, Musée Barbier-Mueller, Genève 2019.

Le titre peut sembler bien elliptique. «Sous l’œil de Malick Sidibé» se voit en effet suivi par «Et un chant contre le sida», puis par «Arts du Mali». En fait, comme l'explique Laurence Mattet, directrice du Musée Barbier-Mueller de Genève, il s'agit là d'une triple exposition. Elle fait un peu penser à ces fusées à trois étages, comme les Américains en envoyaient naguère dans l'espace. Au départ, Monique Barbier-Mueller (qui vient de disparaître) a voulu rappeler un concours de chant organisé par ses soins en 2005 au Mali. «Elle avait vu que la lutte contre le sida se faisait en français, avec un texte placardé sur des camions de la Croix-Rouge. Or la moitié des Maliens n'est pas francophone, en dépit des déclarations officielles, et la majorité de la population reste illettrée.»

Il fallait donc trouver autre chose. La Genevoise d'adoption a pensé à des chansons, qui resteraient dans la tête de leurs auditeurs. D'où l'idée d'une compétition en langues vernaculaires. A côté du bambara dominant, il y aurait du malinké, du mandé, du songhay ou du tamasheq. Il s'agissait de se faire comprendre de tout le monde. La finale s'est déroulée le 8 octobre 2005, en plein ramadan. «Mais les autorités religieuses consultées statuèrent que le, le but du concours étant de contribuer au bien et la santé publiques, il ne s'agissait pas d'un divertissement futile», se souvenait Monique Barbier-Mueller dans le catalogue. La compétition ne pouvait dès lors plus se voir boudée. «Mais nous eûmes chaud!» Une fille de 20 ans remporta la palme. Les visiteurs du Musée peuvent l'entendre, puisque toutes les airs en lice sont disponibles sur Ipad, avec une traduction écrite. «Il fallait tout de même que les paroles soient compréhensibles pour notre public», reprend Laurence Mattet.

Tissu rayé et carrelage noir et blanc

Avant la représentation, Malick Sidibé avait photographié les candidats. En pieds. Dans son studio de Bamako. Avec comme fond son célèbre tissu rayé et comme base son non moins fameux carrelage quadrillé. Des marques de fabrique, en quelques sorte, comme le format carré. Sidibé était alors l'un des plus célèbres photographes du continent africain avec Seydou Keïta. Il allait devenir deux ans plus tard le premier homme du Continent noir à recevoir un Lion d'or à la Biennale de Venise. «Quand j'ai vu son atelier pour la première fois», se rappelle Laurence Mattet, «je suis pourtant restée interloquée. C'était tout petit (1). Je ne l'ai même pas remarqué tout de suite en voyant l'immeuble.» L'homme y avait pourtant réalisé des milliers et des milliers de portraits en noir et blanc, aujourd'hui devenus des objets de collection. On sait que la photographie africaine a aujourd'hui la cote, avec parfois des retirages énormes. Ils font du coup davantage art contemporain.

L'une desd d^candidates du concours de 2005. Photo Succession Malick Sidibé.

C'était bien de présenter au rez-de-chaussée le concours de 2005, mais cela ne suffisait pas. Il fallait aussi rendre hommage à l'artiste, qui a selon moi fait dans sa vie mieux que cela. Le Musée a ainsi pris contact avec André Magnin, prospecteur d'art africain et commissaire d'expositions indépendant. Un homme qui a longtemps été l’œil du collectionneur Jean Pigozzi, lui aussi implanté à Genève. Un riche amateur plutôt versé sur la création actuelle. Son mentor Magnin est après tout depuis l'auteur des expositions «Beauté Congo» ou «Malick Silibé, Mali Twist» à la Fondation Cartier pour l'art contemporain de Paris. Des réussites. Autant dire qu'il pouvait apporter dans sa musette quelques icônes du Malien, aujourd'hui présentées dans le sous-sol de la rue Calvin. Des clichés pris tant en plein air que dans le fameux studio, où j'ai pu me rendre compte que le rideau rayé n'était en fait pas toujours présent...

Statues très anciennes

Voilà pour le second étage. Le troisième concerne donc la culture d'un pays qui fait aujourd'hui parler de lui dans les journaux pour de fort mauvaises raisons. Il est surtout question de massacres... «Il y a aujourd'hui des régions où il est devenu très dangereux de se rendre, ce qui n'était pas le cas en 2005», explique Laurence Mattet. La mezzanine abrite ainsi un fantastique ensemble de pièces tirées de la Collection Barbier-Mueller. Des oeuvres remontant parfois loin dans le temps. Si les terres cuites de la civilisation de Djenné n'ont pas été retenues («nous les avons déjà montrées une fois»), il y a là des bronzes et des sculptures de bois. L'extraordinaire statue Soninké remonte ainsi à une date comprise entre le XIVe et le XVe siècle. Elle est donc contemporaines de nos sculptures gothiques. Elle fait partie d'un groupe de cinq pièces connues, dont la plus haute se voit au Rietberg Museum de Zurich, une autre de la même taille figurant dans les collections du Quai Branly.

Un cimier bambara. Photo Ferrazzini-Boucher, Musée Barbier-Mueller, Genève 2019.

Des créations de cette importance, il y en a beaucoup dans un petit espace. Un tabouret, sans doute dogon, s'est vu daté par analyse au carbone du XVe siècle. Une statue votive, elle assurément dogon, a été taillée quelque part entre le XVe et le XVIIIe siècle. L'art d'Afrique noire a aujourd'hui toute une histoire. Allez à l'exposition rien que pour la mezzanine!

Projet et publications

Autrement, l'institution privée continue sur sa lancée. Après le Mali, il y aura les «Barbus Müller». Une étrange série de statues en pierre, aujourd'hui dispersées. Deux livres devraient prochainement sortir de presse. Ils se situent dans la collection créée pour les ethnies en péril, voire en danger de mort. Denis Ramseyer va parler des Koviya, qu'il étudie depuis les années 1970. Gustaaf Verswijer des Kararao d'Amazonie, dont les derniers représentants sont victimes de la construction du plus grand barrage du monde. Que peut faire un peuple minuscule contre un tel accès de mégalomanie?

Je terminerai en signalant que la prochaine conférence de presse des musées genevois, histoire de lancer la saison, se déroulera le 20 octobre au Barbier-Mueller. Ce sera pour le magistrat l'occasion d'enfin y mettre les pieds. Il y découvrira peut-être qu'internationalement il n'existe à Genève que trois musées de niveau européen, voire mondial. Ce sont la Fondation Martin-Bodmer, la Fondation Baur et le Musée Barbier-Mueller. Tous privés. Point final. A côté du dernier cité, la MEG fait pauvre figure, du moins en ce qui concerne ses collections permanentes. Il faudrait tout de même en devenir une fois conscient.

(1) L'atelier a été reconstitué par la décoratrice Nicole Gérard dans l'exposition.

Pratique

«Sous l’œil de Malick Silibé», Musée Barbier-Mueller, 10, rue Calvin. Genève, jusqu'au 12 janvier 2010.Tél. 022 312 02 70, site www.musee-barbier-mueller.org Ouvert tous les jours de l'année de 11h à 17h. Une case plus loin dans le déroulé de ce blog, il y a un article sur la revue annuelle "Arts & Cultures" du Musée Barbier-Mueller.

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