Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée Barbier-Mueller fait découvrir à Genève les asen funéraires du Bénin

C'était un goût de Jean-Paul Barbier-Mueller qui avait acquis ces objets de fer à une époque où ils n'intéressaient personne. Créés par des artistes du XIXe siècle, les plateaux racontant la vie du mort se révèlent d'une virtuosité exceptionnelle.

L'un des asen avec sa tige. Plus le personnage est important, plus celle-ci est longue.

Crédits: Luis Lourenço, Musée Barbier-Mueller, Genève 2018.

S'il fallait se fier aux apparences, les œuvres tiendraient du carrousel et du gâteau de mariage. Les asen sont fait pour tourner, ce qui agite des sonnailles. Ces plateaux ronds comportent de multiples végétaux, animaux et personnages, saisis dans leur activité. Evidemment, la chose se révèle en fait bien plus complexe que cela! Suzanne Preston Blier a ainsi pu étudier pendant des années ces «mémoires de fer forgé», aujourd'hui exposées à Genève au Musée Barbier-Mueller. L'institution privée en possède la plus belle collection connue hors d'Afrique. C'était un des goûts personnel de Jean-Paul Barbier-Mueller, qui en avait acheté par lots à une époque où ces œuvres n'intéressaient personne. «Il a dû acquérir le dernier que nous montrons quatre ans avant sa mort», explique la directrice Laurence Mattet. Le collectionneur aimait comme ça à sortir des sentiers (de brousse) battus. C'est ce qui rend le fonds de son musée si personnel

Suzanne Preston Blier découvert ces asen il y a vingt-huit ans. Elle les avait alors regardés, scrutés et analysés pendant une semaine. Une révélation. L'Américaine se veut historienne de l'art. «C'est important de le dire. Aux Etats-Unis, où je vis, les productions africaines restaient à mon époque confinées dans l'ethnographie. Les considérer comme des œuvres à part entière me paraît une promotion, même s'il s'agit là d'une évolution logique.» Pourquoi ce choix de l'Afrique? "Parce que j'y suis allée à 19 ans dans le cadre d'une coopération «et que j'en suis tombée amoureuse." Avec les dépits que cela suppose. «Quand je lisais la littérature spécialisée, j'y trouvais des préjugés. L'art africain restait lié à la préhistoire, ce qui revenait à nier l'évolution du continent. Or il existe un Moyen Age africain, puis une suite historique avec des dates bien connues. Quant aux réalisations, elles sont dues à des artistes professionnels et font souvent suite à des commandes On peut rapprocher celles-ci du mécénat princier ou religieux en Occident.»

Cinq grands styles

Mon interlocutrice a donc fait un doctorat sur l'architecture au Togo. «C'est mon professeur qui avait choisi le sujet.» Suzanne est ensuite retournée à Abomey poursuivre ses recherches. «Je vivais avec une famille de prêtres. C'était en 1985-1986.» Abomey constitue, avec Ouidah, au Bénin actuel, l'un des grands lieux originaires des asen. «C'est ce qui m'a amenée à Genève.» Le fait de trouver regroupées autant de pièces lui a alors permis de distinguer, par rapprochements stylistiques, cinq styles pour lesquels elle a créé cinq auteurs anonymes. Un peu comme pour les «maîtres de ceci ou de cela» de la peinture médiévale italienne. Le visiteur du Musée Barbier-Mueller retrouvera ainsi aujourd'hui le Maître du chapeau à bord relevé, le Maître de la plante gargantuesque ou celui de la longue tunique.

Mais à quoi servent au fait les asen, sortis pour des fêtes où on les fait tournoyer avant de les ficher dans le sol par leur manche et de les nourrir symboliquement? «Ils célèbrent la mémoire d'un ancêtre important, auquel on veut se relier. Ce lien familial ne doit pas se voir rompu. Vous verrez du reste sur certains asen des cordons ombilicaux. Cette notion dépasse les actuels monothéismes comme le christianisme ou l'islam.» Un an environ après le décès, une commande se voit passée auprès d'un forgeron spécialisé. Il s'agira d'un objet personnalisé par les activités et la vie du défunt. Un monument, au sens propre. Les proches et un devin fixent ainsi un programme, que l'artiste exécute. Le défunt peut être une défunte. «Mais il s'agit là d'un cas rare.» Le public du Musée Barbier-Mueller peut ainsi voir en exercice un marchand de tissus ou des porteurs de palanquin. Il y a même un double asen, «sans doute créé pour des jumeaux. Une pièce exceptionnelle.»

Evolution avec le temps

Au fil du temps l'asen a évolué, signe que l'art africain n'a rien d'immobile. «Nous en avons des évocations par des textes du XVIIe ou du XVIIIe siècle d'Occidentaux, en général Portugais, entrés au contact avec les rois du Danhomè, auxquels ils achetaient des esclaves. Mais il n'existe aujourd'hui plus aucune pièce aussi ancienne.» Celles du Musée Barbier-Mueller ont néanmoins un âge respectable. Ces asen ont été créés entre le milieu du XIXe siècle et le début du XXe. «Les artistes ont alors acquis une virtuosité incroyable. Ils traitent le fer comme s'il s'agissait de papier. Il en font de minces feuilles alors qu'ils travaillent un matériau très dur.» Plus tard, après l'envoi d'un artisan à Marseille pour l'Exposition coloniale de 1906, il y aura sur les plateaux des éléments en cire perdue. C'est un peu moins raffiné. Plus répétitif. «Aujourd'hui, les asen sont plus devenus petits, relativement simples, mais ils ont conservé leur caractère familial et religieux.»

Après ces bonnes paroles, il n'y a plus qu'à s'en mettre plein les yeux. Il faut en effet bien observer ces objets, ici immobilisés sauf un qui tourne doucement dans le hall du musée. Il y a sans cesse un détail à découvrir. «Nous venons de constater qu'un fusil, sur l'un d'eux, était en bois pour faire plus réaliste.» Différentes pièces d'une autre nature se trouvent mises en regard. Quelques sièges magnifiques à cariatides. Des poteries au lustre noir. Un masque double. Plus des photos anciennes, qui replacent le tout en contexte, même s'il s'agit d'une mise en scène occidentale. «Nous avons voulu peu d'objets», explique Laurence Mattet. «Aucune surcharge. Ceux qui nous semblaient de trop ont été éliminés. Nous ne montrons que certains de nos asen.» Les plus beaux, sans doute. Le vide crée des pauses visuelles. Avec quelques zones d'ombre. Je précise à ce propos que la mise en scène est comme toujours ici de Nicole Gérard et de Ludovic Jacquier.

Voilà. Vous avez là une exposition inédite, et cela sur le plan international. Des œuvres méritant de trouver leur place dans cette histoire de l'art globale que défend Suzanne Preston Blier. Une présentation parfaite. Des idées en plus. Et pourtant, nous sommes à Genève!

Pratique

«Asen, Mémoires de fer forgé», Musée Barbier-Mueller, 10, 10, rue Calvin, Genève, jusqu'au 26 mai 2019. Tél. 022 312 02 70, site www.barbier-mueller.ch Ouvert tous les jours de 11h à 17h.

P.S. Un certain nombre de lecteurs m'ont demandé comment accéder aux articles anciens de cette chronique, le site n'indiquant de manière claire que les sept dernières contributions avec ma photo. C'est très simple. Il suffit de cliquer sur mon nom en faut de l'article. La liste apparaît alors, en allant du plus récent au plus ancien.



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