Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Mudac lausannois met ses visiteurs "Nez à Nez" avec les parfums modernes

L'institution a invité treize créateurs contemporains indépendants, ou liés à la grande industrie. L'exposition donne dans le minimal. Beaucoup à renifler. Rien à voir.

L'affiche de l'exposition.

Crédits: Mudac, Lausanne 2019.

Le Mudac est au parfum. Jusqu'en juin, il présente à Lausanne «Nez à nez», tandis que le Musée de la main, une main visiblement odorante, propose «Quel flair!» dans la même ville. Un peu plus loin, à Bienne, Photoforum a exposé jusqu'au 31 mars (désolé, c'est depuis longtemps terminé!) cinq photographes pour des «Sillages» devant faire ciller. Il s'agissait là de montrer les rapports, «souvent inattendus», entre le 8e art et les fragrances. Comment rendre visuel l'invisible? Je ne vous en dirai pas davantage, parce que je n'ai de toute façon pas vu la chose. Je me suis en fait limité au Mudac.

Là aussi, il aurait fallu réussir des miracles dans ce qui reste malgré tout un temple des arts décoratifs. Si un parfum a du corps, c'est métaphoriquement parlant. L'odeur suggère. Vous me direz qu'il existe bien les flacons, destinés à matérialiser un luxe volatile. Il s'en fait même de fort beaux. Pensez à Lalique! Certains amateurs les collectionnent donc avec passion, qu'ils soient anciens ou modernes. D'autres gardent les petites bouteilles, avec leur «jus» inentamé. Une véritable mémoire olfactive même si l'odeur tourne un peu à la longue. Il y a enfin ceux, et surtout celles, qui réunissent le plus possible de mini-flacons. Une véritable quête, avec un marché et des cotes, comme pour les œuvres d'art.

Trois odeurs chacun

Rien de tout cela au Mudac, qui a joué la carte du minimalisme. A côté de cette exposition janséniste, même les «white cubes» du contemporain auraient l'air exubérants. Les commissaires Claire Favre Maxwell et Amélie Bannwart se sont contentées d'inviter treize créateurs internationaux actuels. Pour une moitié des indépendants. Pour l'autre des «nez» liés à l'industrie et aux grandes marques. Elles leur ont proposé une sorte de jeu. Chacun dispose de trois emplacements afin de présenter ses créations. Egalité totale. Aucune mise en scène. Les senteurs demeurent à l'état naturel. Autrement dit dématérialisées. Le visiteur empoigne une cloche de verre, comme on en mettait jadis sur les fromages (qui possèdent aussi leur fumet). Il renifle avec plus ou moins de plaisir. Il repose ensuite la chose pour passer à la suivante. Je m'étonne juste qu'il ait fallu chercher jusqu'à Londres le studio Glithero de Sarah van Gameren et Tim Simpson pour mettre la chose en forme. Le résultat frôle le non-décor. Mais il n'y a rien de plus cher que la simplicité. Tout le monde sait cela.

Les invités ne sont pas forcément très connus. Il y a parmi eux une (trop?) forte majorité de Français, de Marc-Antoine Corticchiato à Maurice Roucel en passant par Olivia Giacobetti ou Céline Ellena. Une Suissesse, Vero Kern, un Mexicain, Rodrigo Flores-Roux, et un Italien, Lorenzo Villoresi, sont tout de même parvenus à se frayer une petite place. Certains représentent des firmes connues, même s'ils ne leur sont pas forcément attachés de manière permanente. C'est le cas de Dominique Ropion, auteur de «Kenzo Jungle» ou de Jean-Claude Ellena (le père de la Céline précédemment citée), l'inventeur du «Cuir d'ange» d'Hermès. D'autres roulent pour eux-même, ce qui suppose un mentalité de kamikaze. Il n'existe pas de marché plus saturé que celui du parfum. Lorenzo Villoresi a tout de même osé se lancer à son nom tandis que Marc-Antoine Corticchiato créait Parfum d'Empire. Un nom d'entreprise qui ne manque pas d'ambition, même pour un Corse!

L'arbre généalogique

Il faut en effet se battre pour imposer une nouvelle création. Le budget publicité apparaît déterminant, mais il ne suffit pas toujours. Guerlain se ruine régulièrement pour lancer des choses inédites qui ne s'imposent presque jamais, alors que la maison vit toujours des rentes du «Shalimar» de 1926, voire du «Jicky» de 1889 «remastérisés» (et donc allégés), histoire de satisfaire le goût contemporain. Il est ainsi question au Mudac d'«Insolence» de 2006, dû à Maurice Roucel. Le culot ne suffit apparemment pas. Je n'ai pas vu souvent ce flacon au «jus» mauve dans les boutiques spécialisées, même si je ne suis pas un assidu de ces maisons frôlant la puanteur à force de mélanges. Quant aux marques indépendantes, j'avoue avoir réussi à passer à côté jusqu'ici.

Sur un mur de cette exposition faisant un pied de nez aux arts décoratifs, le plus intéressant reste peut-être un arbre généalogique, conçu par des spécialistes. Il ne traite bien sûr que de la parfumerie moderne, bien des marques anciennes ayant disparu, même si Lubin tient le coup à Paris depuis 1798, Houbigant, créé en 1775, appartenant aujourd'hui à un groupe anglais. Il n'y a pas là seulement manifestation érudite. Un tel arbre prouve que, désormais, toute pseudo nouveauté constitue l'héritière, et donc l'imitatrice, d'une création précédente. Une totale innovation semble désormais impossible. Et pourtant, il apparaît toujours davantage de produits, liés parfois à une star de l'actualité! Les classiques en revanche demeurent. On a longtemps cru que l'existence d'un support, comme une maison de couture (Chanel, Dior...) restait indispensable à leur survie sur le long terme. Mais des exceptions viennent contredire cette idée. Pensez à la maison Caron! Le hasard joue aussi son rôle. Il a suffi que Madonna avoue utiliser «Fracas» (1948) de Robert Piguet pour que les actions de cette fragrance remontent en flèche, alors que Piguet modes a fermé ses portes en 1951. Cela dit, une de mes vieilles cousines, qui n'a rien de fracassant, est toujours restée fidèle à «Bandit» (1944) du même couturier suisse. Comme quoi...

Un dernier mot. J'ai vu dans mon dossier de presse que «Nez à nez» était sponsorisé par l'élégante banque privée Julius Bär. Et moi qui croyait que l'argent n'avait pas d'odeur!

Pratique

«Nez à nez», Mudac, 6, place de la Cathédrale, Lausanne, jusqu'au 16 juin. Tél. 021 315 25 30, site www.mudac.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.


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