Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Mobilier National français se met à l'édition design destinée au grand public

C'était le temple de la pièce unique. Contesté par la Cour des Comptes pour ses coûts et sa mauvaise gestion, le MN tisse des alliances, notamment avec Ligne Roset.

Le confident de Philippe Nigro.

Crédits: DR.

Ce n’est pas le genre de nouvelles qui fait la Une des journaux, même culturels. Epinglé en 2019 par la Cour des Comptes pour sa gestion des subventions d’État et pour celle de son personnel (qui ne travaillerait au mieux que trente heures par semaine et cent vingt jours par an), le Mobilier National doit se repenser. Autrement, il risque bien une fois de disparaître, avec le surplus de ses 130 000 objets. La même menace qui ressurgit d’ailleurs régulièrement pour Sèvres... Ce serait bien dommage dans la mesure où il s’agit là de deux conservatoires des savoir-faire. On peut ici pour une fois parler à juste titre d’«excellence française».

Que va-t-il donc se passer maintenant dans la vénérable institution fédérée par Colbert pour Louis XIV en 1663 à partir de manufactures pré-existantes? Eh bien, le Mobilier National (MN) va se tourner vers le public. Oh, pas le vrai grand public, tout de même! Il s’agira d’éditer, à des prix coquets (le siège à 4646 euros), des prototypes créés dans ses ateliers. Il fallait pour cela un partenaire. Il a été trouvé en la personne de Ligne Roset, qui donne normalement dans le moyen de gamme supérieur. Pour le moment, il n’y a encore en chantier qu’une collection, baptisée «Hémicycle», comme l’explique Véronique Lorelle dans «Le Monde» (1).

Confident et vis-à-vis

De quoi s’agit-il? De canapés créés par Philippe Nigro dans les ateliers de l’ARC, qui servent à la recherche au MN. C’est là que se conçoivent les pièces contemporaines destinées aux ministères ou aux ambassades. Le Niçois, aujourd’hui âgé de 45 ans, a voulu repenser en 2016 certains sièges réputés désuets. Des créations datant pour la plupart du Second Empire (1852-1870). Je citerai le confident, qui permet à deux personnes de parler en toute discrétion. Ou le vis-à-vis, qui autorise des bavardages sans devoir tourner la tête. Il y a aussi, je vous rassure, un fauteuil tout simple. Formé à Milan par le «designer» Michele De Lucchi, un ancien de Memphis, le Français peut ici jouer non seulement avec les formes, mais les couleurs.

Philippe Nigro. Photo Ligne Roset.

L’armature métallique a été mise au point à l’ARC. Ligne Roset fournit ses mousses, utilisées par la maison depuis le canapé-coussin Togo en1973. Des mousses qui ne sont pas éternelles. Elles tombent à la fin en poussière. Roset se charge bien sûr de la distribution. La firme dispose de 800 points de vente dans le monde. Les créations, labellisés Mobilier National, se verront avant tout proposées à l’étranger, où la maison réalise le 70 pour-cent de son chiffre d’affaires. Elles seront ainsi lancées en avril à Milan, pendant le salon du meuble, puis à Dubaï, où l’Exposition universelle commencera en octobre 2020. Cela dit, le MN n’a donné aucune exclusivité à Ligne Roset. Il se dit «ouvert à d’autres collaborations en Europe.» Pour tout dire, il a déjà commis un petit adultère de ce genre. Un bureau-bibliothèque gainé de cuir et trois lampes de Benjamin Graindorge seront bientôt pro «avec le label Mobilier National» par le studio Ymer & Malta de Valérie Maltaverne. Il n'y a jusqu'ici que la section CGT du MN pour protester devant de telles pratiques. L'organe d'Etat se compromettrait avec le commerce... On se pince!

Mission régalienne

Voilà pour le futur. Autrement, le MN va bien sûr poursuivre sa mission patrimoniale de conservation et de restauration. Une charge que nul ne lui conteste. Les artisans et artisanes formés aux Gobelins ont des doigts de fée. C’est le contemporain qui posait problème. Jusqu’ici, l’ARC a certes vu créer les prototypes de Roger Talon, Andrée Putman, Olivier Mourgue ou de Pierre Paulin. L’ennui, c’est que ces modèles a succès ont été édités ailleurs. Le MN restait le domaine de la pièce unique, ce qui constitue l’antithèse du design. Il créait des meubles par ailleurs peu vus, même dans les salons de la République. Jusqu’au troisième millénaire, ils ne plaisaient pas aux élites et aux élus. Peu importait avant. Cela faisait partie des frais. «Mission régalienne». Un coût aujourd’hui contesté, même si l’État semble parfois jeter l’argent par les fenêtres. Et des fenêtres même pas design, en plus. Quelle honte!

(1) Je précise tout de même que tout ce que je vous dit ne sort pas du "Monde".

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