Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le MIR genevois présente l'Ancien Testament sous forme de dessins animés

"Il était plusieurs fois" réactive des mythes au Musée international de la Réforme. Les textes sont de Frédéric Boyer et les images de Serge Bloch. Le parcours va d'Adam et Eve au Cantique des Cantiques.

L'affiche de l'exposition, avec un dessin de Serge Bloch.

Crédits: Musée international de la Réforme

Quatre plots se superposent dans la cour de l'ancien Hôtel Mallet, qui abrite dans son rez-de-chaussée le Musée international de la Réforme (MIR) depuis 2005. Ils s'empilent sur le petit bassin, en temps normal coiffé de la croix huguenote dorée inventée par Gilbert Albert. «Nous n'osons plus remonter le caisson architectural où nous avons déjà organisé plusieurs expositions temporaires», explique Gabriel de Montmollin. «Le propriétaire n'en veut plus.» Les propos du directeur laissent perplexes si l'on sait que cette splendide maison du XVIIIe siècle, située à côté de la cathédrale, appartient à l'Eglise protestante. Dieu y retrouvera certainement les siens. Le bel étage vient en effet de se voir restauré, ce qui a obligé l'institution privée à fermer durant un mois. Le futur locataire ne tiendra sans doute pas à voir son regard buter sur ce qu'il faut bien appeler une verrue.

Pourquoi ces plots? Afin d'annoncer la nouvelle manifestation, qui s'égaille dans les espaces de la collection permanente. «Seul, le dix-pourcent des objets que nous montrons d'habitude a cependant dû se voir enlevé.» Il s'agit en effet pour l'essentiel de films d'animation. A fond biblique, cela va de soi. «Il était plusieurs fois» propose ainsi «Eve, Noé, Moïse et beaucoup d'autres», comme le dit une affiche aussi orange qu'une publicité Migros. L'exposition a pour auteur Frédéric Boyer, qu'on connaît comme le fédérateur de la «Bible des écrivains» parue chez Bayard en 2001. Un texte qui a d'ailleurs servi de base pour un un tirage intégralement réalisé à la main, lors de «Print» en 2017. L'institution avait alors sorti les deux Testaments sur une presse à bras, reconstituée pour l'occasion à la manière du XVIe siècle.

De "Max et Lili" à l'Ancien Testament

Frédéric Boyer, qui a repris l'an dernier les très austères éditions P.O.L., n'est bien sûr pas seul. Il fait équipe avec le dessinateur Serge Bloch. Un homme dont presque tout le monde a vu des œuvres, sans parfois le savoir. Serge est derrière les 119 albums de «Max et Lili» (1) comme de diverses illustrations conçue pour «L'OBS», le «New York Times» ou le «Washington Post». Egalement scénographe de l'actuelle mise en scène du MIR, c'est un homme tous terrains, fussent-ils glissants. «Il nous fallait une adéquation avec les lieux. Nous avons présenté d'autres versions de «Bible, Les récits fondateurs». Une se situait dans un contexte comme le  Centquatre à Paris, dans un quartier populaire. Nous finissions là-bas sur le thème de l'émigration, très présent dans les écritures saintes. A Avignon, où Gabriel de Montmollin nous a découverts, nous étions centrés sur l'Ecriture.» Ici, il s'agissait d'insérer l'Ancien Testament dans un moule à la fois intellectuel et historique, «en ouvrant une perspective actuelle». L'histoire de Noé, proposée dans un salle vide accessible de la cour, se termine ainsi sur la vision d'une planète moribonde au milieu de l'infini du cosmos.

L'itinéraire débute avec le Paradis, comme il se doit perdu. Le visiteur déambule ensuite, toujours sous le signe de la couleur orange, au rez-de-chaussée et dans les sous-sols. Il remarque certains rapprochements avec le contenu ordinaire des salles. L'Exode voisine ainsi avec l'exil suivant la Révocation de l'Edit de Nantes de 1685. La Tour de Babel et le meurtre de Caïn (un peu revisité) se découvrent dans des caves pouvant symboliser la noirceur humaine. Tout cela va à grande vitesse. «Nous avions 35 sujets», explique Frédéric Boyer. «Il s'agissait de les transcrire dans des films courts. Quatre minutes au maximum. C'est compliqué si on poursuit un projet se voulant non confessionnel, ni vraiment spirituel. Nous avons choisi de proposer à chaque fois une immersion contemporaine, avec un mélange de grave et de ludique.» Il fallait intéresser un public que l'on imagine très jeune («Il était plusieurs fois» m'apparaît résolument premier âge) sans l'ennuyer. Cela dit, 35 films c'est long. Du moins vus en une seule fois. Le MIR en a donc retenu une quinzaine.

Un coup de jeune

Que penser de ces courtes bandes et du décor du salon, adapté au graphisme un peu enfantin? C'est selon. Il me semble permis d'adhérer à ce projet donnant un coup de jeune à un musée grave, où l'on parlait plutôt jusqu'ici de double prédestination calvinienne et de Guerres de religion. Comme me le rappelait récemment Olivier Fatio, qui a permis au projet du MIR d'aboutir il y a quatorze ans, il faut aussi penser aux jeunes générations. Leur bagage théologique devient de plus en plus mince. Plus flou aussi. Tout doit donc aujourd'hui se voir expliqué, en commençant par la base. Si vous possédez en revanche ces acquis, il est aussi possible de voir dans «Il était plusieurs fois» un monument de «bonne pensée». Du moins en puissance. Rien ne heurte au final l'idéologie politiquement correcte. Frédéric Boyer et Serge Bloch sont sans cesse obligés de louvoyer entre ces deux pôles (l'élémentaire et le gnangnan) aussi réfrigérants l'un que l'autre, afin de donner un discours un peu novateur. «Il fallait réanimer la puissance ce ces histoires», déclarent en chœur les auteurs. D'accord. Reste qu'il n'est jamais très bon de se retrouver en réanimation.

(1) Plus de quinze millions d'exemplaires de «Max et Lili», tous titres confondus, s'étaient déjà vendus en 2012. Alors vous pensez! Aujourd'hui...

Pratique

«Il était plusieurs fois», Musée international de la Réforme (MIR), 4, rue du Cloître, Genève, jusqu'au 19 mai. Tél. 022 310 24 31, site www.mir.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.

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