Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Met de New York doit en principe rouvrir le 29 août... Il va financièrement très mal

Les musées privés américains vivent de leur billetterie et de l'argent de mécènes. Il s'agit d'institutions privées. Aux USA, un sur trois risque aujourd'hui de faire faillite.

L'entrée construite dans la première moité du XXe siècle.

Crédits: AFP

Est-ce une bonne nouvelle? La chose en constitue-t-elle même une, de nouvelle? Tout peut changer du jour au lendemain... Toujours est-il que les lieux publics new-yorkais ont la permission de rouvrir le 24 août. Le Metropolitan Museum of Art (Met) opérera donc sa rentrée le samedi 29 août. Deux jours plus tard que le British Museum (BM) à Londres. Pour ces dinosaures (je parle ici de leur taille), ce sera un nouveau départ bienvenu, après des mois de clôture. Des jours et des jours vides où une institution comme le Met a dû, comme dit le vulgaire, se mettre une tringle quelque part. Si le British Museum réussit la prouesse dans le monde actuel de rester gratuit, le grand musée américain a dû passer depuis le 1er mars 2018 au payant. Sauf pour les habitants de la ville. Ceux-ci peuvent encore donner ce qu’ils veulent à l’entrée. Pour les autres, c’est 25 dollars le ticket (sauf réductions). Une somme importante, pour beaucoup de gens aux USA!

Bref. Le Met, qui a déclaré dès le mois de mars perdre un million de dollars par jour, redeviendra en principe opérationnel. Oh, bien sûr, il y aura une jauge! Celle-ci correspondra au quart de sa fréquentation actuelle (1). Cela dit, est-ce si grave? Revenu sur scène en juillet, le Louvre tablait à Paris sur le 30 pour-cent de sa capacité autorisé. Il en demeure apparemment loin. La réservation obligatoire, proclamée urbi et orbi comme un discours papal sur son site, s’est donc assouplie. Il y a des caisses. Je connais même quelqu’un ayant réussi à entrer sans passer par la moindre file d’attente. Le public, comme en Suisse du reste, peine à regagner le chemin des musées. L’inappétence. La peur, alors même que les gens s’entassent dans le métro... Mais que voulez-vous? L’homme reste sans doute le seul animal dénué de raison. S’il existe pourtant un endroit peu susceptible se se transformer un «cluster», c’est bien en ce moment un musée. Samedi dernier, j’ai eu un certain moment tout un étage du Kunstmuseum de Bâle pour moi seul!

Pas de subventionnement

Inutile de préciser que le Met (comme le British Museum du reste) ne se porte financièrement pas bien. Chez nous, tout reste assuré. Le robinet coule. Il y a les subventions étatiques, ou municipales. Le personnel salarié est majoritairement composé de fonctionnaires nommés sinon à vie, du moins jusqu’à la retraite. Je vous rappelle que le BM demeure en revanche, du moins théoriquement, une organisation privée gouvernée par des «trustees». Idem pour l’immense majorité des institutions d’outre Atlantique. Fondé en 1870 (un siècle et demi de vie en 2020!), le Met ne bénéficie pas de l’officialité de la National Gallery de Washington. La Ville paie uniquement le fonctionnement du bâtiment. Au sens strict du terme. Les subventions couvrent le chauffage, l’électricité et la sécurité. Les salaires des 2200 employés sont versés grâce à des fonds privés. Heureusement que le Met bénéficie de nombreux dons ou legs en espèces! N’empêche que ces derniers peinent depuis quelques années à tout régler. Les richissimes amis du musée vieillissent, à l’image de la mécène No1 Jayne Wrightsman, morte l’an dernier à 99 ans. Les nouveaux élus de la fortune préfèrent aujourd’hui le Museum of Modern Art (MoMA). Plus jeune. Plus dynamique. Plus tourné vers l’avenir. Aux USA comme ailleurs, la culture traditionnelle se perd.

Une image de "Heavenly Bodies", l'exposition record qui a drainé au Met 1 650 000 visiteurs. Photo AFP.

L’institution connaît en plus des problèmes de personnes. Le temps où le charismatique Philippe de Montebello restait à la direction est révolu depuis 2009. Philippe y avait tenu trente-deux ans en poste, faisant les yeux doux avec beaucoup de classe je dois dire aux milliardaires. Le charme français… Ses remplaçants n’ont pas fait l’affaire. Thomas Campbell a dû piteusement démissionner, et même pas pour une affaire de mœurs. Depuis 2018, Max Hollein (le fils de l’architecte viennois Hans Hollein) tente de remonter la pente. A contre-courant. Tout a bien commencé pour lui. 2018 a marqué un record de fréquentation avec 7,36 millions de visiteurs (5,1 pour-cent de plus qu’en 2017). Mais il lui faut sans cesse trouver de l’argent, ce qui n’empêche pas des licenciements. Comme tous les musées américains, le Met tend aujourd’hui à tailler dans un gras qui ne l’est plus tant que ça. Il n’y a pas de jour sans qu’un journal spécialisé anglophone annonce des départs involontaires à Chicago, Boston ou Cleveland. Et ceci alors que la situation économique se détériore de manière générale aux Etats-Unis… Sans compter que la mode est davantage en 2020 au caritatif.

Vendre ou ne pas vendre

Du coup les augures se font mauvaises. Dès la fin du mois de mars, la presse spécialisée (toujours elle), déguisée en Cassandre, annonçait qu’un musée sur trois risquait de ne jamais rouvrir aux Etats-Unis après la pandémie. Elle ne précisait pas ce que deviendraient leurs collections. Je vous rappelle cependant que, contrairement à ce qui se passe en Europe où elles demeurent inaliénables, les musées américains ont le droit de vendre. Ils le font d’ailleurs régulièrement. Pour le Met, il s’agit même d’une politique avouée depuis les années 1970. Il faut selon lui remettre le moyen de gamme sur le marché afin d’acheter du «mieux». Jusqu’ici (mais la chose se discute depuis ce printemps!), le produit des ventes doit en être réservé à de nouveaux achats. Il existe néanmoins l’idée, contestable et contestée, d’une collection mobile. Les directeurs et conservateurs successifs n’adaptent-ils pas leur fonds au goût du jour? Une seule vente forcée, mais globale, s’est vue évitée jusqu’à nos jours. Un consortium de grosses fortunes s’est formé il y a une dizaine d'années afin d’ éviter la dispersion du prestigieux fonds de Detroit, ville en faillite (2). Mais demain?

Tout ceci n’apparaît bien sûr pas très encourageant. Il y a éventuellement une bonne nouvelle tout de même. Dans un moment de mégalomanie, le County Museum de Los Angeles a voulu détruire ses bâtiments actuels pour les remplacer par d’autres, dessinés par notre Peter Zumthor national. Il y en avait pour 600, puis 700 millions de dollars. Tout cela pour aboutir à une surface utile moindre. Les collections auraient de plus été largement remplacées par des «espaces de vie» et un belvédère sur la ville. Une folie pour les amateurs d’art! Eh bien, si vous voulez mon avis, le projet risque aujourd’hui de tomber à l’eau, même si L.A. ne se situe ni au bord de la mer, de de celui d’un lac.

(1) La presse française annonce une réservation obligatoire pour le Met. Rien de tel sur le site www.metmuseum.org Il y aura en revanche un masque obligatoire pour les enfants dès 2 ans. Il n’est mais trop tôt pour bien faire, apparemment. Plus une prise de température. Cent degrés virgule quatre Fahrenheit maximum!
(2) Le musée de Detroit avait le défaut d'être pour une fois une propriété municipale!

P.S. Pour l’autre Met (le Metropolitan Opera), c’est autre paire de manches. Réouverture prévue le 31 décembre. A Broadway, il faudra attendre pour les spectacles 2021… ou la Saint Glinglin.

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