Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le MEN neuchâtelois donne aujourd'hui, mais à contre-temps, "Le mal du voyage"

Inaugurée en janvier, l'exposition temporaire de l'ex-Musée d'ethnographie se veut un brûlot contre les vacances "low cost" qui détruisent tout sur leur passage.

L'une des affiches de l'exposition.

Crédits: MEN, Neuchâtel 2020.

«C’est un passage de témoin serein qui s’annonce.» Directeur de la culture de Neuchâtel, Thomas Facchinetti ne prenait guère de risque en prononçant une telle phrase le 22 décembre 2017. L’homme venait d’annoncer une double nomination à la tête du MEN, ex-Musée d’ethnographie. Un tandem remplaçait à partir du 2 mai 2018 Marc-Olivier Gonseth, en charge du navire depuis le départ de Jacques Hainard en 2006. Les duettistes se nommaient Yann Laville et Grégoire Mayor. On ne peut pas dire qu’il s’agissait d’inconnus dans la maison. Ils étaient là depuis 2006. Une date décidément frontière... Notez que, selon une tradition neuchâteloise bien établie, Yann et Grégoire enseignaient parallèlement à l’Université. L’ethnologie et non l’ethnographie. Il y a comme cela des mots qui ne doivent aujourd’hui plus se prononcer.

Au moment du changement de pouvoir, le MEN avait déjà partiellement rouvert. Il faut dire que l’ancienne maison de Pury et son annexe le «Black Box» (conçu dans les années 1950, avec une fresque murale extérieure de Hans Erni), subissaient un interminable chantier de rénovation. Depuis le 26 novembre 2017, les visiteurs pouvaient ainsi découvrir l’"exposition de référence". Il ne faut plus parler de nos jours d’exposition permanente. Elle s’intitulait du reste «L’impermanence des choses». Dans ce qui constituait son chant du cygne, Marc-Olivier Gonseth proposait une promenade à partir des collections. Avec des nouveautés, dont un ensemble de poids monétaires Ashanti donnant lieu à une vitrine pour le moins spectaculaire. Je vous ai parlé de cela en son temps. L’ensemble m’a paru très intelligent. Mais comment dire? J’avais l’impression que les considérations développées par l’institution passaient légèrement au dessus de la tête du public.

Des hordes prédatrices

Depuis le 26 janvier 2020, c’est «Le mal du voyage» qui remplit la «Black Box» rénovée. Il s’agit d’un panorama du tourisme, vu comme un mal. Nous ne sommes plus au temps où milords anglais et princes russes arpentaient pendant un ou deux ans l’Italie au XVIIIe siècle, accomplissant par là leur «Grand Tour». Ce sont des hordes qui se déplacent actuellement en tous sens chaque année autour du Globe. Celles-ci ne sont plus voyageuses, mais consommatrices, voire prédatrices. Leurs membres n’auraient selon les commissaires pour but que le «plaisir immédiat». Ils nivelleraient les différences culturelles, «créant des mondes factices, creusant les inégalités sociales et détruisant les ressources naturelles.» On sait à quel point le nombre de ces nouveaux nomades, atteints de dromomanie (1), augmenté depuis les années 1960. Certaines villes ne vivent du reste plus que par eux, tout en maudissant leur présence envahissante.

Une autre affiche de l'exposition. Photo MEN, Neuchâtel 2020.

La chose, qui prend forme dans une scénographie signée par Raphaël von Allmen assisté de Patrick Burnier et Ana Jones, remplit comme de juste l’espace libre entier. Après être entré dans ce qui ressemble à un mini hall d’aéroport, le visiteur se retrouve dans un avion. Pas question pour le touriste d’employer un autre moyen de locomotion, à la fois rapide et bon marché depuis l’invention du «low cost». Il se retrouvera libéré de cette carlingue pour aller vagabonder dans des espaces balisés. Tout s’est vu modifié dans le pays d’accueil pour son confort. Ce ne sont que plages avec leurs «transats», excursions dans de pseudo centres d’artisanat et nourritures locales transformées pour mieux convenir à ses habitudes. L’exotisme, autre mot semblant banni du vocabulaire actuel correct, connaît tout de même ses limites!

Artisanat abâtardi

Commencé par la mezzanine, le parcours s’achève au rez-de-chaussée. Le public se retrouve dans une sorte de Club Med’ qui peut lui sembler familier. Une part importante s’y voit donnée aux objets depuis longtemps conçus pour le marché des estivants. Ils véhiculent certes des traditions abâtardies, mais je me permets de dire que j’ai vu une ou deux choses amusantes. Il subsiste des interstices de créativité au milieu d’une machinerie répétitive, elle aussi «low cost». L’Afrique, au temps du colonialisme, a ainsi produit dès le XIXe siècle des sculptures métissées, que certains collectionneurs recherchent aujourd’hui avidement. On y voit des personnages en casques européens au milieu des indigènes (encore un mot prohibé!)

Du côté des "transats". Photo Arcinfo.

L’exposition se révèle bien faite. Elle manque par définition de belles pièces. Il faut aller en découvrir de nombreuses dans «L’impermanence des choses», à côté. L’essentiel apparaît ici le discours, sans que «Le mal du voyage» devienne pour autant une présentation bavarde. On sent ici la continuité. Depuis l’arrivée en 1980 de Jacques Hainard, qui bousculait d’un coup la vision encore traditionnelle de l’ethnographie entretenue par son prédécesseur Jean Gabus, l’optique reste la même. L’ethnologie, ce ne sont plus les peuples étrangers. C’est vous. C’est moi. C’est nous surtout qui, en tant que collectivité, développons des idées devenant des conformismes. D’où la multiplication de sujets thématiques que l’on qualifie aujourd’hui de «transversaux». Jacques Hainard a aussi bien parlé de la mort ou des femmes que de l’argent avec des objets du quotidien achetés ad hoc. Sa réussite majeure reste à mes yeux «Le trou», tant le sujet pouvait sembler improbable.

Une innovation qui date

Seulement voilà! Ce qui apparaissait novateur vers 1985 ne l’est plus aujourd’hui. On a vu entre-temps une quantité de petits Hainard faire joujou avec des thèmes et des collections. Avec moins d’à-propos et de sens décoratif. Il n’est pas facile de créer une œuvre à partir de finalement rien. Au Museum neuchâtelois, Christophe Dufour a longtemps su se mettre dans les traces de ce mentor. Au MEN, Marc-Olivier Gonseth poursuivait une tradition, et chacun sait que les traditions finissent par se fossiliser. Au MAH (Musée d’art et d’histoire genevois), nous avons depuis 2019 Marc-Olivier Wahler. Un lointain disciple, la chose se voyant accentuée par des origines neuchâteloises. Il serait maintenant temps d’innover à nouveau. De bousculer, mais dans un autre sens. Je ne dis pas que «Le mal du voyage» soit une mauvaise exposition. Loin de là. Mais son caractère le plus évident me semble la prévisibilité. De mon envol dans l’avion au kiosque aux souvenirs de la fin, avec le mal du voyage qui s’en suit, je n’ai eu aucune surprise quand j'ai découvert la chose fin février.

L'affiche de "L'impermanence des choses". Photo MEN, Neuchâtel 2020.

L’exposition demeure bien sûr fermée depuis la mi-mars, comme le reste du musée. Elle tombe par ailleurs assez peu à propos dans la mesure où il faudra cette année prendre les voyages lointains en patience pour cause de pandémie. Mais il ne faut pas désespérer. La manifestation était au départ prévue jusqu’au 29 novembre 2020. La rallonger me semble sans problème. Ce sera un peu comme la semaine de séjour supplémentaire qu’offrent certains voyagistes pour presque rien dans un hôtel du Tiers-Monde, où le personnel demeure sous-payé.

(1) Les dromomanie est une médicalisation du vagabondage, induite par un besoin irrépressible de se déplacer. J’en connais de nombreux cas.

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