Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le MEN neuchâtelois parle évangélisation avec "Derrière les cases de la mission"

L'exposition inaugure le tout nouveau Black Box aménagé sous le bâtiment des années 1950. Le sujet était risqué en pleine période anti-colonialiste. Mais...

L'une des images illustrant le choc de civilisations.

Crédits: DR, MEN, Neuchâtel 2020.

S’agirait-il d’un retour à la case départ? C’est en tout cas la seconde fois que l’exposition se déroule. La Suisse romande ne me semble pourtant pas si vaste que cela… Mais il faut dire que la Maison Arlaud, où «Derrière les cases de la mission» a paru pour la première fois en 2019, peut sembler un lieu ingrat. La chose ne tient pas au bâtiment, bien restauré sur la place de la Riponne à Lausanne. Ni aux aménagements intérieurs permettant un déploiement sur quatre niveaux, ce qui peut sembler énorme. Mais il y a le reste… Cet espace voué aux manifestations temporaires ne bénéficie ni d’une programmation cohérente, ni d'une visibilité même faible. La Maison se cache derrière un affreux pavillon permettant d’accéder à un parking. Et les rares personnes hantant son parvis font penser à l’existence d’une Cour des Miracles vaudoise. Bref. Je n’avais pas vu à Lausanne «Derrière les cases de la mission». Je n’avais même pas pris conscience de l’existence d’un tel projet historique.

La couverture de la BD utilisée. Photo Yann Karlen et Stefano Boroni.

C’est donc à Neuchâtel que j’ai découvert la manifestation au MEN (ou Musée d’ethnographie de Neuchâtel). Elle inaugure le Black Box (BB), créé dans le sous-sol d’une adjonction faite à la villa ancienne dans les années 1950. L’institution se voyait alors placée sous la houlette de Jean Gabus, directeur de 1948 à 1975. Cette nouvelle extension (le BB, donc) fait partie des interminables travaux de rénovation que subit l’ensemble des constructions. Quelques mois avant son ouverture au public, les visiteurs avaient d’ailleurs pu découvrir en janvier, aux étages, la première grande exposition proposée depuis longtemps par l’institution dans «l’aile Gabus». Je vous en avais parlé. Le moins qu’on puisse dire est que son sujet de société est tombé à plat. «Le mal du voyage», démonté le 29 novembre, parlait des méfaits physiques et moraux du tourisme de masse. Vous avez vu depuis à la TV ou sur vos écrans des images de Venise, d’Amsterdam ou de Barcelone aussi vides que la pensée d’une animateur télé...

Un espace intime

Il faut cependant passer par l’entrée de feue-l’exposition «Le mal du voyage» pour accéder au sous sol. Il y a là de la place. Beaucoup de place. Le fait se voit souligné par la faible hauteur sous plafond. L’endroit restera par définition voué aux présentations intimes, avec de petits objets. Voilà qui correspond à l’esprit de «Derrière les cases de la mission». Une évocation critique de la présence de missionnaires protestants suisses au Mozambique de 1870 à 1875. Le parcours créé par les commissaires se base sur une bande dessinée, ce qui simplifiait l’illustration. Tout part en effet de «Capitaõ» (2019) de Stefano Boroni et Yann Karlen. Les auteurs eux-mêmes s’étaient appuyés sur le journal intime de Georges Liegme et la vie d’Henri-Alexandre Junod. Deux évangélistes qui, formés au culte réformé, se sont retrouvés parmi des populations animistes colonisées par des catholiques portugais.

L'une des cases de l'exposition. Photo MEN, Neuchâtel 2020.

Il fallait un certain culot pour traiter ce thème, à l’heure où une idéologie en a remplacé une autre. Le colonialisme tient aujourd’hui de l’abomination absolue, avec l’esclavage qui a partie liée avec lui. Le tout se passe en plus à Neuchâtel qui, après avoir subi l’affaire Louis Agassiz (un glaciologue renommé du XIXe siècle aujourd’hui victime de «cancel culture» pour cause de racisme), a connu cet été la tentative de déboulonnage en ville de la statue de David de Pury. Un affreux esclavagiste, comme presque tout le monde hélas au XVIIIe siècle. «Mission»? Le sujet semblait brûlant, même si les deux noms que je viens de citer ne sont évoqués nulle part. Il fallait déminer le terrain pour évoquer un siècle de manipulations intellectuelles et de bonne foi emmêlées de manière inextricable. Des conversions obtenues à coup de soins médicaux, d’alphabétisations et de familiarisations avec des valeurs occidentales. Valeurs familiales, notamment. N’oublions pas que les missionnaires protestants, contrairement à leurs homologues catholiques, avaient femmes et enfants.

Entre la marteau et l'enclume

Présentée sous formes de cases, avec ce que cela suppose de formatage, l’exposition propose à la fois des objets traditionnels, parfois collectés par des missionnaires, et la métamorphose subie par les autochtones. Les colons de la pensée s’étaient donné du mal. Ils avaient appris (et publié en dictionnnaires) les langues locales. Ils avaient adapté pour leurs projections, sous forme de lanternes magiques, les récits bibliques. Le choc a été rude pour les deux parties. Dans «Capitaõ», un pasteur en perd la foi comme dans un film d’Ingmar Bergman. Ces religieux se retrouvaient dès le départ pris entre les aspirations libertaires des populations soumises et les volontés autoritaires d’une puissance coloniale aux valeurs très différentes de celles inculquées en Suisse. Il en ira ainsi, de manière toujours plus difficile à supporter, jusqu’à la décolonisation du début des années 60. Une décolonisation à la tonalité ici nettement marxiste.

Une autre image avec des objets reflétant la traditions maintenues. Photo MEN, Neuchâtel 2020.

L’exposition se révèle très bien faite. Imprimés sur de grands rideaux, les dessins de la BD allègent l’impression de leçon d’histoire poussiéreuse. Ils confèrent aussi un petit côté esthétique et romanesque à un sujet diablement austère. Reste qu’il faut s’intéresser au sujet. Le monde a bien changé depuis 1975. Tout cela semble très loin, même si la colonisation semble dater d’hier à ses victimes et à notre société victimaire. Le principal mérite des organisateurs est d’avoir fait ce qu’on appelle «la part des choses». Ce n’était pas bien, naturellement, mais il y a eu du positif...

Pratique

«Derrière les cases de la mission», MEN, 4, rue Saint-Nicolas, Neuchâtel, jusqu’au 7 février. Tél. 032 717 85 6o, site www.men.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, Entrée libre le mercredi. Rouverts le 9 décembres, les musées neuchâtelois n’ont en principe pas encore refermé.

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