Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le MEG genevois va virer de bord. Il se lance dans l'ethnographiquement correct

Boris Wastiau a révélé le plan quinquennal de l'institution. Décolonisation. Co-commissariat avec les "peuples-sources". Numérisation à la carte. Expositions thématiques.

Boris Wastiau, sur fond de salles permanentes

Crédits: RTS

Eh bien voilà... J'ai entendu mardi matin au MEG l'homélie, à moins que ce ne soit l'encyclique de Boris Wastiau. Le directeur de l'institution. Il s'agissait pour l'ex-Musée d'ethnographie genevois («ethnographie» devenant un mot très incorrect) de présenter son programme pour les cinq prochaines années, placées sous le signe du renouvellement par la bonne pensée. Il y a donc un plan quinquennal dans le tiroir. Voilà qui nous rapproche de l'URSS de naguère, où le communisme formait il est vrai une religion, avec toutes les contraintes que cela suppose.

Sur l'écran lumineux, tableau noir des temps présents, quelques mots brillent dans une petite salle avant qu'interviennent Sami Kanaan, en tant que grand maître de la culture locale, et Boris Wastiau. Ils mettent le public, formé de journalistes (dont les élèves d'une école professionnelle), dans l'ambiance du jour. Il y a là «métissage». «Diversité». «Echanges». «Influences». «Migrations». Plus quelques autres paroles, tout aussi prégnantes. Il s'agit plus ou moins là de rubriques. Après la partie introductive de Sami Kanaan, le directeur du MEG va, je le sens, développer son éditorial du dernier numéro de «Totem», le journal du musée condamné à disparaître (le journal, donc!). Je vous avais dis en son temps tout le mal que je pensais de ce texte ultra-conformiste. Une parfaite adaptation aux modes du jour. Difficile de faire mieux (ou pire) dans la bien-pensance.

Un changement radical

Tandis que les images défilent comme des slogans sur l'écran, Boris Wastiau va développer une étude stratégique. Bien des choses ont changé depuis cinq ans, moment de la réouverture du MEG après des travaux d'Hercule. Les courants de pensée surtout. Pensez aux Indigènes français ou aux anti-appropriationnistes. Ce n'est pas parce que la Suisse n'a pas eu d'empire colonial qu'elle doit échapper à la décolonisation. Et l'orateur de rappeler les liens économiques de la Suisse avec l'apartheid. «Le Musée d'ethnographie s'approche d'un changement radical. Le mot lui même a disparu. C'est Bâle qui a le premier débaptisé son musée il y a vingt-quatre ans.»

L'exposition à l'ancienne sur l'Amazonie, aux "collections problématiques". Photo MEG.

Décoloniser suppose de passer de la brutalité des temps anciens à un rapport d'égalité. «Cela doit se marquer dans la manière dont nos collections seront montrées. Il faut que tout change. Nous devons aller de la conservation à la conversation.» Une idée qui fait jeux de mots. Il y a en aura beaucoup comme ça dans le discours de Boris Wastiau. Mais qui donc possède-t-il donc un tel sens de la formule dans l'équipe? Il s'agit d'intervertir les pouvoirs. D'«anticiper les controverses.» D'où une attention accrue portée aux provenances des artefacts. «Pourquoi et par qui les objets ont-ils été récoltés?»

Exclusion et inclusion

Des réponses trouvées dépendent les rapports avec les populations appelées à des dialogues. «Il faut associer à 50 pour-cent les porteurs de cultures à nos travaux». On passera ainsi de l'exclusion à l'inclusion, terme en vogue s'il en est aujourd'hui. Il est aussi question d'«échanges équitables», comme il existe un commerce équitable, genre Max Havelaar. Au diable le monde centré sur l'Europe! Pas besoin de quitter Genève, ville multiculturelle, pour cela. Il suffit de s’intéresser aux motivations du public, voulu plus nombreux et plus divers. «Il convient de s'intéresser à ses aspirations et à ses motivations. Un musée ne travaille pas pour lui-même.» Boris Wastiau parle alors d'«hétérotopie». Mais je crains que ce concept inventé par Michel Foucault passe au-dessus du non-public. Je m'y perds déjà moi-même.

Les salles permanentes aujourd'hui. Phot RTS.

Le musée devrait parler davantage de langues. Il glisserait ainsi de l'action à l'interaction. Il a besoin d'étendre la transition numérique. Dans le bon sens. Au lieu de l'uniformité actuelle (et l'on sait que l'ennui naît de l'uniformité) il y aurait du sur-mesure. Tout cela suppose une modification complète du travail, et des relations qu'il entraîne au sein de l'équipe du MEG. «Nous avons une organisation classique. Il faut modifier la donne de manière plus horizontale afin de passer en modes projets.» Boris Wastiau parle alors de «lancer des passerelles.» On ne finit plus d'en jeter de nos jours. Cela s'appelle, pour en arriver au nouveau slogan choc, «passer de l'opération à la coopération.» L'orateur arrive ici un peu au bout de son programme, comportant cinq actes comme les tragédies. J'ai juste entendu les mots «perspective translocale» ou «dialogue global». Tout cela me semble de grands mots, mais il semble qu'il faille transiter par eux pour parvenir à «construire un monde meilleur».

Nouvelle présentation permanente

Sur le plan pratique, il y aura encore une coproduction classique avec Marseille en 2020 sur le thème de Dubuffet. Puis ce sera «la fin des approches monographiques.» Finis les Mochicas ou les Japonais bouddhistes! Le MEG traitera les grands thématiques. Avec «une approche transversale», comme de juste. Ce seront des sujets intéressant tout le monde, produits en co-commissariat. Parfois avec les «communautés sources». Bref, des idées comme Jacques Hainard en développait pour le MEN (ou Musée d'ethnographie) de Neuchâtel dans les années 1980. Rien de nouveau sous le soleil.

Catalogue pour "Les religions de l'extase". Couverture. Photo DR.

Et les collections, là dedans? Après études de provenance en vue des utilisations futures, il y aura une nouvelle présentation permanente, pour autant qu'une chose reste durable en ce bas monde. On y fera attention aux «collections problématiques». Et Boris Wastiau de citer alors de la céramique islamique comme l'ensemble amazonien («qui comprend certainement des pièces exportés de manière illégale»). L'attention se traduira par une mise au courant des populations intéressées. A mon avis, il faudra hélas faire vite pour l'Amazonie...

Traitement différent

Les questions peuvent alors fuser. Vous savez comment sont les jeunes, surtout quand ils veulent devenir journalistes. La première porte donc sur les restitutions. Puis il en vient quelques autres. Je me mets à penser pendant ce temps. Pourquoi faut-il, que par une sorte de racisme sournois, les populations africaines ou sud-américaines se voient traitées différemment des autres? Il y a toujours eu des conquérants. Les Romains étaient colonialistes. Les Arabes puis les Ottomans aussi. Les Normands se sont emparés de l’Angleterre comme de la Sicile il y a bientôt mille ans. Je n'irai pas plus loin pour ne vexer personne. Et puis l'autre chose qui me chiffonne, c'est cet exhibitionnisme de la vertu, dont Genève s'est fait une spécialité. Il est normal de bien se conduire, après tout! Ici, on le proclame. Peut-être pour étouffer les vilaines affaires de malfaçons ou d'argent abusivement dépensé qui fleurissent régulièrement à la Une des quotidiens.

Pour le reste, j'attends la suite. «Nous communiquerons très prochainement.» En attendant, il devient temps pour moi de passer à autre chose. Quoique... Demain, je vous dirai où en sont aujourd'hui les autres musées de Suisse s'occupant d'art extra-européens. Tiens! Extra-européens... Voilà une formule qui ne gêne encore personne! C'est extra.


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