Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le MEG genevois raconte la conversion en Suisse de Jean Dubuffet à l'art brut

"Jean Dubuffet, Un barbare en Europe" vit se derniers jours. A moins que... L'exposition confronte le peintre avec les expressions qu'il a découvertes en 1945.

Le mur final (et mobile) de l'exposition "Jean Dubuffet, Un barbare en Europe".

Crédits: Le Matin, MEG, Genève 2021.

Hyper-classique, le début de l’exposition caresse Jean Dubuffet (1901-1985) à rebrousse-poil. La scénographie se révèle soignée. Impeccable. Nous nous trouvons avec évidence dans un musée, même s’il reste ici souterrain. Or le peintre ne parlait-il pas à son propos de «citadelles de la culture mandarine», d’«organismes de propagande» ou de «pompes culturelles»? Le tout en prenant par ailleurs bien soin d’assurer la promotion commerciale de son œuvre dans les galeries... Il est vrai que l’homme n’en était pas à une contradiction près, comme le souligne Michel Thévoz dans un film projeté lors du parcours de «Jean Dubuffet, Un barbare en Europe» au MEG genevois. Il suffisait qu’un interlocuteur se dise d’accord avec lui pour que l’artiste parte dans la direction opposée. Thévoz, qui a créé en 1976 et longtemps conservé la Collection de l’art brut à Lausanne, parle charitablement d’«oscillations». Comme pour un métronome.

"Trinité-Champs-Elysées" de Jean Dubuffet, 1961. Photo Succession Jean Dubuffet, Fondation Gandur pour l'art.

Mais revenons au début de «Jean Dubuffet, Un barbare en Europe», dont j’aurais déjà dû vous parler il y a des mois vu son ouverture l’automne dernier. L’exposition vient du Mucem de Marseille (1), où elle a été montée par l’universitaire Baptiste Brun. Mais elle touche de près la Suisse romande. D’où son déplacement dans notre ville. D’où son emplacement aussi. Elle ne se trouve ni au Musée d’art et d’histoire (MAH), ni au Rath mais au MEG. L’institution, qui s’appelait alors le Musée d’ethnographie, a en effet servi de déclencheur en 1945 à la révélation "brute" qu’a eue Dubuffet, revenu à la peinture depuis deux ans à peine après avoir longtemps vendu du vin. L’art véritablen’est pas celui des intellectuels et des bourgeois mais celui qui se pratique, souvent en secret, chez les marginaux. Ceux qui ont échappé au conditionnement de l’éducation et du bon goût. L’innovation se situe chez les fous (on ne parlait pas encore de malade mentaux en 1945), les populations marginalisées ou alors hors d’Europe. Chez les enfants aussi? Dubuffet y a pensé. Mais les bambins possèdent pour lui le tort d’aller à l’école et de bien vite devenir de petits adultes.

La Suisse une mine d'or

En 1945 donc, au sortir de la guerre qui l’a vu émerger comme un peintre scandaleux dans son primitivisme (mais aussi désirable sur le plan de la nouveauté esthétique), Dubuffet débarque en Suisse. Il a déjà ébauché sa théorie, ou plutôt son anti-théorie, de l’«homme du commun». L’Office national du Tourisme lui a offert un voyage formateur dans notre pays. Il compte en profiter avec son compagnon de voyage Jean Paulhan (un écrivain proche des peintres dont Jean Fautrier, lui aussi révélé depuis peu) affiner chez nous ses recherches. Apparemment paisible, la Suisse qui vient d’échapper au conflit, forme une eau dormante dont il s’agit de se méfier. Il y a là des créateurs sans liens avec le monde des beaux-arts. Eugène Pittard, qui dirige alors avec bien peu de moyens le Musée d’ethnographie installé depuis 1941 dans une ancienne école, lui servira de mentor. Il conserve des œuvres d’un Congolais méconnu des années 1920, des masques du Lötschental, des bambous kanak ou des œuvres crées à Bel-Air, l’asile d’aliénés que dirige son ami le psychiatre Charles Ladame. Ce dernier lui en montrera bien d’autres, similaires…

Jean Dubuffet, vers 1970. Photo John Craven, Fondation Jean Dubuffet.

Petit à petit, une construction paradoxalement intellectuelle se met en place. Dubuffet regarde. Trie. Retient. Elimine. Cet homme méthodique, cet homme d’archives même, développe ainsi la notion d’un art brut, comme on peut apparaître brut de décoffrage. Tout reste alors à découvrir, et pas seulement en Suisse où Louis Soutter (en réalité très au fait du monde culturel, il y a selon moi malentendu) vient de mourir dans un asile. C’est ainsi que sortent peu à peu de l’ombre Aloïse Corbaz, alors bien vivante, Adolf Wölfli et Heinrich Anton Müller. Ou alors, dans un tout autre genre, les fameux «Barbus Müller», qui viennent de faire à Genève l’objet d’une autre exposition. A une époque où les neuroleptiques n’existent pas, la création semble universelle au-delà des grilles hospitalières. Ce sont donc les reclus qui deviennent pour Dubuffet (qui s’inspire discrètement de leurs trouvailles pour alimenter sa propre inspiration) les vrais artistes. Il convient de montrer ces gens-là au public. Pas les autres. De nos jours encore, Michel Thévoz pense d'ailleurs encore à peu près la même chose.

Une forme réussie

Conçue donc par Baptiste Brun, adaptée pour le MEG genevois par son directeur Boris Wastiau, l’exposition se devait de trouver la forme convenant au propos. C’est là l’œuvre coûteuse, mais réussie, de l’Atelier Maciej Fiszer de Paris (2). L’exposition part donc du «white cube» de la galerie d’art contemporain, avec une énorme toile un peu tardive (1978) fournie par la Fondation Dubuffet, (plus la photo du maître par Doisneau et quelques artifices de mise en scène), pour plonger ensuite le visiteur (3) dans le noir du doute et de la remise en question. Le fond de la grande salle (mille mètres carrés) se voit ainsi recouvert d’un papier imprimé avec les photos d’œuvres du MEG vues par Dubuffet. Les objets exotiques (le Lötschental en fait d’une certaine manière partie), populaires ou issus de milieux carcéraux se mêlent et se répondent. Leur dénominateur commun est se retrouver «muséifiés» dans des vitrines, avec ce que cela suppose d’esthétique de décorateur et de dramatisation des éclairages. Plus le fait de rencontrer des tableaux de Dubuffet lui-même. Une chose qui n’eut pas été licite à la Collection de l’art brut lausannoise. Le peintre et donateur a expressément demandé une séparation entre «ses» artistes et lui-même.

"La reine Victoria" de Pascal-Désir Maisonneuve, avant 1925. Photo LAM, Lille 2021, MEG, Genève 2021.

C’est l’occasion pour moi de finir avec l’intéressé sur Dubuffet au MEG. Il y a là de lui des pièces rares, comme des tableaux des années 1930, quand l’homme se situait dans le sillage du surréalisme. Plus quelques toiles majeures de la fin des années 1940 et des débuts de la décennie suivante. Le Français atteint alors au sommet de sa forme avant de mettre à sur-produire. L’exposition recèle aussi bien sûr un certain nombre de réalisations tardives, au milieu de livres et d’une petite section dédiée à Dubuffet «musicien brut» (attention les oreilles!). D’où un «decrescendo» final. La carrière, comme celle de bien des créateurs, ne finit pas bien. Mieux vaut donc se concentrer sur les chefs-d’œuvre. L’un d’eux souligne du reste les ambiguïtés actuelles autour du peintre, dont la position intellectuelle sur l’art est aujourd’hui devenue «mainstream», pour ne pas dire banale. Il s’agit du portrait d’Henri Michaux, le poète et calligraphe belge. Cette toile magnifique, dotée en prime d'un somptueux cadre doré, a été prêtée par La Financière Saint James. Dubuffet constitue en 2021 une valeur d’investissement. Paradoxal, non?

Réorientation

Voilà pour aujourd’hui. Je reviendra un de ces jours sur le MEG. «Dubuffet, Un barbare en Europe» constitue en effet la dernière exposition traditionnelle de l’institution avant le grand remue-ménage et un vaste remue-méninges. L’ex-Musée d’ethnographie entend se "décoloniser" et se muer en forum politique. Voire de changer de nom. Je ne suis pas d’accord. A bientôt!

(1) Elle a commencé sa carrière, dans des conditions plus faciles, à l’IVAM de Valence (Valence Espagne) en 2019.
(2) Tout le monde sait qu’il n’y a pas de décorateurs en Suisse!
(3) Je mets le mot au singulier. Quand j’ai revu «Dubuffet, Un barbare en Europe» le dernier jour avant la fermeture sanitaire, j’étais tout seul.

L'entrée de l'exposition. Photo tirée du site de la Fondation Jean Dubuffet.

Pratique

«Jean Dubuffet, Un Barbare en Europe», MEG, 65, boulevard Carl-Vogt, Genève. L’exposition devait se terminer le 28 février. Le musée est fermé au moins jusqu’à cette date. Après, on verra. Mais comme n’est rien prévu prochainement à la place… Cela dit, l'affiche qui d'être posée dans les rues se voit barrée d'un DERNIERS JOURS. Regardez sur le site www.ville-ge.ch/meg

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