Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le MCB-a ouvre à Lausanne le 5 octobre. Le point avec le directeur Bernard Fibicher

Tout est prêt. Le budget n'a pas été dépassé. La première exposition occupe l'intégralité des espaces. Elle remercie les donateurs. L'institution entend bien ne pas faire de concessions.

Bernard Fibicher lors de la présentation du Klee donné au MCB-a.

Crédits: 24 Heures

Nous sommes au restaurant du MCB-a de Lausanne, qui ouvre ses portes au public le 5 octobre sur le site de Plateforme10. Il ne s'agit pas d'un de ces établissements de luxe, comme Paris les adore, tout en prétendant attirer le public le plus populaire possible dans les musées. Sur les tables noires, de mini-arbres font écho à ceux que les ouvriers sont en train de planter dehors sur le parvis. Pour le moment, il s'agit encore d'une forêt qui bouge, comme au dernier acte de «Macbeth». Mais tout sera prêt le jour dit. Il n'y du reste aucune fébrilité autour de nous. Les choses donnent l'impression de rouler sous la houlette du directeur Bernard Fibicher, qui arrive au bout de ce chantier mené tambour battant. On n'est pas à Genève!

Bernard Fibicher, quand êtes-vous arrivé au Musée cantonal des beaux-arts?
Je ne sais plus trop. Je n'ai pas la mémoire des dates. Je dirais il y a onze ans. Le canton avait alors en tête le bâtiment de Bellerive. Un musée au bord du lac. L'architecte avait été choisi. La construction semblait prête à partir. Il s'agissait en fait d'un plat réchauffé, dans la mesure où le projet étai ressorti d'un tiroir ce qui n'est jamais bon. Il y a donc eu un référendum populaire. Nous l'avons perdu à quelque chose comme 51 pour-cent de non. Avec le recul, je n'éprouve pas de regrets. L'emplacement n'était pas idéal, surtout en hiver.

Que s'est-il ensuite passé? Un petit rappel me semble s'imposer.
Il y a eu la recherche d'un autre lieu. Le MCB-a étant cantonal, et non pas municipal, il aurait pu se situer n'importe où en Pays de Vaud. Il y a eu un appel à candidatures. Une dizaine de communes ont répondu. On a parlé du château de Hauteville, de Nyon, d'Yverdon... Des endroits qui auraient décalé le musée par rapport à la capitale Lausanne. Le Conseil d'Etat a fini par trancher, sur propositions d'experts. Il est resté deux sites lausannois, dont l'actuel. Ils impliquaient tous deux une construction nouvelle.

L'exposition Balthus, dans les sous-sols. Photo Plateforme10.

C'est donc la parcelle appartenant aux CFF, à côté de la gare, qui a décroché la timbale.
Ce choix impliquait des procédures légales. Il fallait revoir le plan d'affectation. Une halle protégée était à démolir. Un permis de construire à obtenir. Nous devions compter sur les oppositions de riverains. Ils sont allés jusqu'au Tribunal fédéral. Tout cela a pris deux ans et demi. Je ne voit pas cette période comme une perte. Bien au contraire. Ce délai nous a permis de ne pas construire à la hâte. Nous avions un temps de réflexion pour affiner le projet.

Est ensuite venu le concours d'architectes...
... et la tentative d'arriver à une décision unanime. Mieux vaut éviter les tensions. Il s'agissait d'une compétition ouverte. Tous les bureaux du monde avaient le droit d'y participer, à condition toutefois d'avoir déjà travaillé dans le domaine culturel. De la masse reçue sont sorties une quinzaine de participations intéressantes. Leurs auteurs devaient développer leurs idées. C'est au final le tandem Barozzi/Veiga de Barcelone qui l'a emporté. Leur maquette était celle qui ressemblait le plus à notre cahier des charges. Il faut croire que nous avons vu juste. Barozzi et Veiga viennent de se voir désignés pour remodeler l'Art Institute de Chicago.

L'argent. Comment s'est financé le nouveau MCB-a?
Cela n'a pas été trop difficile. Il nous fallait 83,4 millions. Pour la Suisse, c'est un prix modéré. Le Kunsthaus de Zurich, prévu pour 2021, coûtera le double au mètre carré. Le 55 pour-cent de la somme était fourni par l'Etat, c'est à dire le canton. Le reste devait venir de privés. Il s'agissait donc d'un partenariat impliquant une recherche de mécènes. On leur présentait un modèle attractif. Je me contenterai de deux chiffres. A la Riponne, nous disposions de 1200 mètres carrés. A côté de la gare, dans ce lieu qui est devenu Plateforme10, nous en aurions 3200. Il ne nous faudrait plus évacuer les collections chaque fois que nous montions une exposition.

Présentation de l'arbre de Giuseppe Penone, avec au fond Bernard Fibicher et Alice Pauli. Photo Plateforme10.

Avez-vous réussi à tenir ce budget?
Absolument! Nous sommes dans les délais et sans dépassement. Il n'y a chez nous aucun luxe, à part peut-être les portes en noyer. Le chantier a ouvert en octobre 2016. Nous avons eu un événement intermédiaire avec notre exposition Balthus dans les caves. En avril 2019 a eu lieu l'inauguration de l'édifice vide, avec un week-end public. Il a attiré environ 21 000 personnes. Je considère ce chiffre comme un immense succès. Des gens sont venus de toute la Suisse, même si y avait bien sûr une forte majorité de Vaudois. Le 3 octobre se déroulera l'inauguration officielle. Le 5, le musée ouvre avec l'exposition «Atlas, Cartographie du don» sur la totalité de nos espaces. Les 5 et 6, les visiteurs pourront aussi jeter un œil sur les chantiers adjacents du Mudac et de l'Elysée. Ils avancent, même si cela ne se voit pas. Il y fallu creuser très profond pour installer un musée pour la photographie semi-enterré!

N'est-il pas gênant d'avoir simultanément deux chantiers, la gare elle-même, si proche, devant elle-même entrer en travaux pour près d'une décennie?
Evidemment! Il suffit de penser au passage des camions. Avec la gare, ce sera encore bien pire. Nous avons la chance que le début de l'opération ait été retardé. Des oppositions de riverains, une nouvelle fois... Nous serons ensuite derrière des barrières et des containers. Et je ne parle pas du trou creusé pour créer une galerie marchande. Le chantier du Mudac et de l'Elysée se verra en revanche facilité. Une rampe est prévue du côté Genève.

Les collections, maintenant. Par rapport à d'autres villes (Genève annonce 650 000 items), elles restent de taille modeste.
On en arrive à 11 000 numéros, dont la moité se compose d’œuvres sur papier. Des dessins, dans la majorité des cas, puisque le Cabinet cantonal des estampes se trouve au Musée Jenisch de Vevey. Tout a déménagé. C'est terminé. Il n 'y a eu aucune casse. Un exploit. L'ensemble se trouve ici, sous nos pieds.

"La chambre rouge" de Félix Vallotton, qui vient de se voir exceptionnellement prêtée à Londres. Photo DR.

Quelles facilités offrent un fonds aussi restreint?
La gestion possible. Nous avons pu tout inventorier. Tout photographier. Etudier les provenances, ce qui devient important de nos jours. De ce côté-là, rien ne dérange. Aucune découverte fâcheuse. Des récolements réguliers demeurent possibles. Nous pouvons même suivre les prix du marché afin d'adapter nos assurances. Pour répondre à votre question, nous avons les avantages d'une institution à taille humaine.

Votre exposition inaugurale, qui occupe donc l'intégralité des espaces, se base sur vos collections.
Uniquement sur elles, et c'est bien normal. Tout nous appartient dans «Atlas», ou alors il s'agit de dépôts à long terme. Il y a une exception. C'est le triptyque de John Armleder remontant au années 1980. L'un des premiers un peu pailletés. Nous aimerions bien l'acquérir dans le mesure où il complète notre patrimoine. Nous lançons une souscription. Ou plutôt une recherche de fonds. Le reste se compose de donations. Elles forment de quatre-vingts pour-cent de notre fonds. Ces cadeaux et ces legs se voient complété par nos acquisitions, puisque nous disposons pour ce faire d'un crédit, ou les dépôts des commissions achetant pour la Ville ou le canton. «Atlas, Cartographie du don » constitue un geste de remerciement, même s'il s'agit avant tout d'un vrai parcours en dix chapitres et un index.

La manifestation durera jusqu'en janvier. Vous séparez ensuite le permanent du temporaire.
Je dirais plutôt les expositions du semi permanent. Bien entendu, nous possédons des œuvres iconiques à maintenir aux murs. Elles vont de «La chambre rouge» de Vallotton à «La Saint-Barthélémy» d'Ambroise Dubois. Pour Louis Soutter, ce sera plus facile. Nous avons de lui 600 dessins, ce qui implique un roulement. Idem pour nos 500 aquarelles d'Abraham Ducros. Nous détenons également de Charles Gleyre ou des frères Sablet des séries capitales. Il s'agit aussi de les faire tourner.

Le musée lors des visites publiques d'avril. Photo Keystone.

Vous représentez ainsi bien le goût vaudois jusqu'à aujourd'hui.
Oui, mais avec ses lacune énormes. Le surréalisme reste totalement absent chez nous. Pas même un dessin. Rien de germanique non plus. Notre musée par ailleurs raté le cubisme. Le Docteur Reber possédait à Lausanne l'une des plus belles collections cubistes du monde. Un ensemble de référence. Il ne nous en est rien resté.

Il suffit cependant d'une donation.
Elle peut arriver du jour au lendemain. C'est ce qui nous est récemment arrivé avec Dubuffet. Un artiste de plus lié à Lausanne, où le peintre a fini par installer son musée de l'art brut. Grâce à James et Mireille Lévy, nous avons reçu d'un coup 34 pièces de lui. De toutes les époques. J'en montre sept dans «Atlas». Pas forcément les plus significatives. Il ne fut pas griller toutes nos cartouches avec une exposition inaugurale.

Peut-on dire que l'ouverture du bâtiment actuel crée une dynamique?
Le mouvement a commencé dès que le travaux ont pris leur essor. Il y a eu de tableaux isolés, comme un grand Paul Klee de 1939. Le seul que nous possédons. Un anonyme nous remis un Rodin unique. Des fonds entiers sont entrés. Alice Pauli, notre mécène, donne ainsi peu à peu ses biens. L'arbre de Giuseppe Penone, qui se trouve aujourd'hui das notre hall d'entrée, vient de son jardin. Il mesure passé dix-sept mètres de haut. Des artistes se sont par ailleurs manifestés. Je citerai Silvie Defraoui. Le Lausannois Philippe Decrauzat, qui accomplit un belle carrière internationale. Delphine Cuendet. Il faut dire que nous avons comme devoir de suivre et d'accompagner les Vaudois actuels. Je citerai Claudia Comte, qui devient une vedette. On la retrouvera bientôt chez les Thyssen de Madrid. Ou Julian Charrière. Le Morgien vient d'avoir son exposition muséale à Bologne.

Le tableau d Philippe Mercier (détail) qui symbolise l'Atlas évoqué par l'exposition inaugurale. Photo Plateforme10.

Votre programme d'expositions, établi pour trois ans, semble ambitieux.
Il doit l'être. Le Canton nous appuie, ce qui nous encourage. Notre équipe a passé de 14-15 personnes à 32. Le budget de fonctionnement, qui restait de 4 millions en 2014, a atteint 8 millions. L'Etat croit donc en nous. Nous commencerons ainsi avec une exposition sur Vienne 1900. Une de plus, me direz-vous. Mais ses commissaires Catherine Lepdor et Camille Lévêque-Claudet vont cette fois brasser large, des Wiener Wekstätte à la peinture. Leur projet a enthousiasmé les Viennois. Le regard extérieur, sans doute. Il y aura aussi des prêts suisses, dont ceux du Kunsthaus de Zoug qui abrite un très important ensemble autrichien.

Serez-vous encore là durant ce trois ans? Il ne semble que l'heure de la retraite approche.
Non. Je m'en irai en 2022, ce qui me laisse du temps. J'espère donner cette année-là une exposition de départ qui me semblera importante. Mais pour tout dire, le chantier ne m'a pas laissé le loisir de creuser la question.

Côté animations, que prévoyez-vous au MCB-a?
Nous allons intensifier nos relations avec les écoles. Nous poursuivons nos visites-sandwich à midi. Nous comptons sur les passeurs et les passeuses de culture.

C'est à dire?
Ce sont des gens hors musée, que notre travail intéresse. Ils nous amènent des groupes qui leurs sont proches. Des personnes en général peu familières de ce genre d'institutions. Les passeurs organisent ainsi leurs visites, faisant faire à beaucoup de gens leurs premiers pas chez nous. Des jeunes. Des étrangers. Des personnes âgées.

Et autrement?
Eh bien aucun délire. Nous n'allons pas organiser des visites naturistes. Je ne suis pas favorable à des «afters», où les gens se saoulent à la bière et se promènent avec une cannette de «redbull» à la main. Je ne vois pas ce qu'un cours de yoga viendrait faire chez nous. Il faut que les propositions annexes viennent se brancher sur nos activités réelles. Au MCB-a, on restera dans un musée.

Pratique

Week-end inaugural les 5 et 6 octobre. Le samedi de 10h à 20h. Le dimanche de 10h à 18h. Site www.mcba.ch Adresse 16, place de la Gare, Lausanne. Tél. 021 316 34 45. 




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