Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le MCB-a de Lausanne se penche sur Jean Otth, pionnier vaudois de la vidéo

Retardée d'un an, l'exposition a ouvert ses portes le 16 juin. Elle montre le vidéaste, mais aussi le peintre, décédé en 2013. Une exposition réussie.

Jean Otth dans les années 1970.

Crédits: 24 Heures.

Elle a bien lieu! L’année dernière, à pareille époque, le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne (MCB-a) aurait dû ouvrir sa rétrospective Jean Otth. Elle s’était vue prudemment remise à des jours meilleurs. Je ne sais pas si ceux-ci sont arrivés, mais l’institution était fine prête le 16 juin dernier. Les livres accompagnant la manifestation sont sortis entre-temps, dont celui regroupant des textes du Lausannois Otth lui-même ("Echec et scotome"). Je vous en ai parlé en temps voulus, pour autant que les temps puissent encore vouloir quelque chose. Ces ouvrages demeurent de toute manière disponibles dans la jolie librairie du MCB-a. Juste à côté de l’Espace Projet, où brille en ce moment Sandrine Pelletier. J’en profite pour dire que le MCB-a se retrouve entièrement contemporain en ce moment, puisque Christian Boltanski occupe l’Espace Focus et que «Jardin d’Hiver#1» l’autre espace temporaire. Je vous parlerai de tout cela au compte-gouttes bientôt.

Dans l'exposition. Photo 24 Heures.

Jean Otth restait encore vivant au moment où Christian Bernard lui a rendu hommage au Mamco en 2013. Le Vaudois devait mourir peu de temps après à 73 ans, faisant du musée privé genevois l’un de ses légataires. Son héritage a par la suite été bien géré par sa fille Virginie et son fils Philémon, ce dernier ayant en dépit de son prénom (1) vingt ans de moins que sa demi-sœur. Les carnets de travail ont ainsi passé au Jenisch de Vevey, ce qui évitera leur démantèlement et leur dispersion. Le MCB-a possédait pour sa part déjà un solide fonds Otth, dont la formation a débuté très tôt. Le plasticien était en effet lié à René Berger. Le Belge avait apporté au MCB-a un souffle contemporain encore rare dans les années 1960. N’oublions pas ses «Salons des galeries pilotes»! Ils anticipaient, dans un cadre officiel, ce qu’est plus tard devenu Art/Basel. Le visiteur de l’actuelle exposition peut du reste découvrir sur un petit écran le «portrait» qu’Otth a tracé de l’historien de l’art dans une vidéo encore bien primitive de 1972.

Peintures sur miroir

La vidéo… Nous y voilà… Otth a bien sûr commencé par la peinture, dont on n’annonçait pas encore la mort prochaine au début des années 1960, alors que le débutant sortait de l’Ecole des beaux-arts de Lausanne. Il existe ainsi de lui des œuvres minimales, exécutées avec du sable, des pigments purs et de l’acrylique. Déjà une méfiance pour la bonne vieille huile, qui avait pourtant fourni ses preuves... Le support va vite devenir ensuite le miroir, tagué de signes abstraits. Un jeu d’opacité et de réflexion. Puis est venue la vidéo, qui n’est pas uniquement «le langage de la télévision». Il faut imaginer une image encore grise, sautillante et sans contraste. Muette, puis à peine parlante. Rien à voir avec les hautes définitions actuelles. Il s’agissait alors de faire de pauvreté vertu. D’imaginer un langage dont les mots resteraient à peine perceptibles. On peut légitimement parler à propos des courtes bandes des années 1970 de «primitifs», comme il a existé aux XIVe et XVe siècles des primitifs italiens et flamands. Ou alors d’un art «premier», puisqu’il n’y avait rien eu du même type avant.

L'"Hommage à Mondrian" de Jean Otth. Photo Succession Jean Otth.

Au fil des décennies, Jean Otth a louvoyé sur la scène romande, parallèlement aux «fluxistes» genevois et aux aventures collectives veveysannes. Tout en enseignant, il a ainsi développé une pratique avec des allers-et-retours entre la vidéo, la peinture, l’installation et le dessin. Il faut dire qu’un demi siècle après sa propagation, la vidéo n’a toujours pas trouvé en 2021 son réel public, et a fortiori ses collectionneurs. Il ne faut donc pas s’étonner si l’exposition mitonnée à Lausanne par Nicole Schweizer comprend finalement beaucoup d’œuvres murales. Des créations frappantes, du reste, dans leur simplicité abstraite. Ces œuvres tranchent par leur retenue sur la sensualité révélée par la caméra. Il y a beaucoup de jeunes dames dénudées sur les postes de télévision. Le spectateur sent bien la montée du désir d’un monsieur qui passe pour avoir beaucoup consommé.

Noir sur blanc

L’exposition aurait pu se révéler sèche et aride. Si la commissaire a renoncé à la couleur murale déployée au Mamco par Christian Bernard au Mamco au profit d’un traditionnel «white cube», elle a cependant évité le paupérisme comme l’austérité. Ce succès tient aux rythmes qui se sont vus imprimés aux trois grandes salles du premier étage. Le public sent que tout y a été mis en place en tenant compte des volumes et des rares couleurs d’un artiste plutôt en noir. D’où une impression d’équilibre et d’harmonie. Pas besoin de lire les notices du petit livret d’accompagnement pour apprécier. Autant dire que, pour une fois, une présentation d’art contemporain ne tient pas debout en vertu des seules béquilles fournies par un texte. Elle marche toute seule. Elle parle d’elle-même. Il y a, curieusement surtout dans les tableaux et les dessins, une certaine séduction. Voire une séduction certaine. Bref, «Jean Otth, Les espaces de projection» constitue une exposition réussie.

Jean Otth et l'un de ses modèles. Une vidéo des années 1970. Photo Succession Jean Otth.

(1) Philémon est le grand vieillard de la mythologie grecque aux côtés de son épouse Baucis.

Pratique

«Jean Otth, Les espaces de projection», Musée cantonal des beaux-arts (MCB-a), 16, place de la Gare, Lausanne, jusqu’au 19 septembre. Tél. 021 316 3445, site www.mcba.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10 à 18h. Pas de réservation imposée.

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